Identité multiple, infinie : Needcompany nous présente Le poète aveugle à La Colline

Dès la sortie de l’Almanach, Wajdi Mouawad nous a prévenu : « L’an prochain, La Colline fera tout pour s’ouvrir au monde, (…) on essaiera d’affirmer que l’Autre sera notre maître-mot ». (1)

Needcompany, crée par Jan Lauwers et Grace Ellen Barkey en 1986, nous y présente leur nouvelle création : Le poète aveugle jusqu’au 22 octobre à Paris.

Cette compagnie, qui rassemble un groupe de performeurs internationaux : Belges Wallon ou Flamand, d’origine indonésienne, américaine, française, néerlandaise, tunisienne ou norvégienne impose un cadre international tout à fait assumé et apporte avec lui un mélange de langues sur scène. En effet, le spectacle fait s’alterner les passages en français, arabe, flamand, tunisien, norvégien et en anglais, tout comme il fait s’alterner performance, danse, musique, photo, vidéo, arts visuels et plastiques.

La pièce commence : les acteurs traversent ensemble l’espace des spectateurs avant de s’installer devant la scène où ils monteront à tour de rôle. La lumière ne semble pas différencier ostensiblement la scène du public. Chacun se présente : « Je suis… ». Ainsi, en partant de l’individu, nous découvrons ce que chacun va choisir de dire de soi-même. Choisir, car « l’identité est toujours aussi désir, construction et imagination » (3)

« Je suis un miracle multiculturel » lancé par Grace Ellen Barkey contrebalancé par Mohamed Toukabri : « Je suis la monoculture la plus pure ». Cet échange démarre la série des sept portraits, un pour chacun des acteurs : Maarten Seghers, Hans Petter Melø Dahl, Anna Sophia Bonnema, Benoît Gob et Jules Beckman. C’est avec beaucoup d’humour et d’autodérision que chacun nous raconte ce qui forge son identité, jusqu’à découvrir ce qui les relie. Chaque acteur nous propose son portrait. Les autres, devenus à la fois acteurs et spectateurs, interagissent et écoutent, en l’accompagnant de leurs instruments.

« Il est bon que nous parlions de nous-mêmes. Car c’est cela la véritable histoire. C’est cela le véritable amour. Tout le reste n’est que faux en écriture » (4)

C’est « l'(im)possibilité de vivre ensemble » (2) qu’ils questionnent à travers la mise en scène des liens conscients et inconscients entre les individus. C’est donc d’eux-mêmes qu’ils sont partis pour l’écrire, et des liens qu’ils ont découverts entre tous leurs arbres généalogiques, car un jour ou l’autre, tous ces arbres se recoupent. Mais le but de ce procédé est « non pas de trouver l’origine unique qui expliquerait tout, mais au contraire de découvrir toujours de nouvelles ramifications et des liens inattendus. Toujours plus d’ancêtres, toujours plus de facettes de l’identité » (3). Et que nous livrent-ils de cet héritage?

Face à ces liens et ces différentes versions de l’histoire, ils nous questionnent : Que peut-on croire, que connaissons-nous? Nous le savons, l’histoire est écrite par les vainqueurs. « Pouvons-nous encore nous rencontrer en tant qu’humain dans ces ruines de l’histoire? » (3) , « L’histoire est un mensonge qui nous remplit de honte » constate Mohamed Toukabri.

Cette recherche théâtrale qui se libère des codes résonne dans ce lieu qui cherche à questionner ses habitudes.

En effet, le Théâtre de La Colline est cette année en pleine mutation : changement du rythme des saisons pour s’échapper du rythme scolaire, choix de ne présenter que des auteurs vivants, de mettre ces auteurs à l’honneur en les mentionnant avant le metteur en scène, de mélanger les langues sur sa scène, d’être un lieu d’échange et de discussions, etc. Tant de nouvelles identités pour tenter de « mettre le feu aux certitudes » (1) .

« Plus que de notre aveuglement, c’est de notre propre surdité qu’il faut prendre conscience, elle qu’il nous faut combattre ». (1)

Il n’est pas étonnant que le nouveau directeur de La Colline ait choisi de présenter cette pièce. Pas étonnant non plus, qu’il partage son envie de continuer à travailler avec Needcompany dans les prochaines années.

Alors qu’est-ce-que nous pouvons retenir ? Qu’est ce qui ressort de ces allers et retours dans l’histoire? Dans cette histoire qui est en train de s’écrire aujourd’hui, dans la violence des discours identitaires que nous faisons subir, nous qui sommes du côté de ceux qui l’écrivent ? Peut-être un avertissement, que nous livre Grace Ellen Barkey (qui s’identifie comme « boat people ») : « Les figurants de l’histoire remontent toujours à la surface un jour ou l’autre », et nous devrons en répondre.

 

Auteure : Louise Gros

Du 11 au 22 octobre 2017 à La Colline

Citations :

Wajdi Mouawad, directeur de La Colline, dans l’Almanach : 1

Jan Lauwers, écrivain et membre fondateur de Needcompany : 2

Erwin Jans, Les visions d’un poète aveugle : 3

Extraits du spectacle : 4

Liens :

Needcompany : http://www.needcompany.org/FR

Théâtre de La Colline : http://www.colline.fr

Enregistrement de la programmation du Théâtre de La Colline : https://www.youtube.com/watch?v=Sf3ye8GnJOw&t=4026s

Des recherches qui résonnent : 

Les Suppliantes : http://www.theatre-du-tiroir.com/compagnie-theatre/spectacle-creation.php?page=projet&num=3

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