Le ballet Giselle revisité par Dada Masilo

Dans ses Orientales, Victor Hugo évoque une jeune paysanne espagnole qui meurt pour avoir trop dansé. L’écrivain romantique allemand Heinrich Heine étoffe l’histoire, entourant le spectre de la défunte d’une bande de femmes-fantômes qu’il nomme les Wilis. La cause de leur mort est autre, toutefois : ce seraient de jeunes fiancées dupées par leurs promis et victimes de leur chagrin d’amour. Tout cela avant que Théophile Gautier ne s’approprie l’histoire pour proposer une nouvelle création au librettiste Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges. La paysanne devient Giselle, et autour d’elle se construit l’un des plus grands ballets romantiques.

Giselle est donc une figure sculptée à plusieurs mains, toutes bien évidemment masculines.

Que devient-elle alors entre les mains de Dada Masilo, chorégraphe sud-africaine à la vision résolument anti-romantique ?

Qui avait assisté à la dernière production de Dada Masilo à Montréal pouvait s’attendre à un certain iconoclasme. La chorégraphe se fraye une renommée depuis 2008 pour ses réinventions des grands classiques du ballet, dans lesquelles elle conjugue féminisme, politique et métissage esthétique. Carmen, Juliette, Ophélie et Odile sont déjà passées entre ses mains, réinventées en femmes hardies et audacieuses au moyen d’un langage chorégraphique qui mêle classicisme, danses africaines traditionnelles et danses urbaines.

Photo © John Hogg.

Avec la version de Giselle qu’elle présente au Théâtre Maisonneuve cette semaine, Dada Masilo travaille encore plus explicitement qu’ailleurs la fantasmagorie. En s’emparant des fantômes de Giselle et ses compagnes, elle a manifestement cherché à mettre à nu les fantasmes qu’a pu nourrir le récit romantique au fil des siècles : celui de la femme fébrile au pardon sans fin, et bien sûr son terrible revers, la vengeresse hystérique, au pouvoir à la fois exacerbé et sans substance puisque surnaturel.

Comme toujours, si la chorégraphe a voulu se pencher sur ces fantasmes, c’était aussi pour les situer dans le monde contemporain et les subvertir. Le récit se situe clairement en Afrique du Sud, terrain où le mouvement #TotalShutDown mobilise les énergies pour la lutte contre la violence à caractère sexuel. La musique a été confiée au compositeur sud-africain Phillip Miller, qui a insufflé des percussions africaines dans les mélodies classiques. Dans les silences entre ses compositions, on entend des cris et du papotage dans plusieurs langues, évoquant l’environnement sonore de ce pays aux dix langues officielles. Mais par les mots glissés en anglais, et surtout par la magnificence de la chorégraphie, on comprend aussi que la revanche de Giselle s’inscrit dans un mouvement de libération collective dont les cibles dépassent de loin les relations amoureuses et dont la portée est mondiale. Il est question d’oblitérer l’oppression, qu’elle se fonde sur le genre, la classe, l’orientation sexuelle ou tout autre vecteur de puissance.

Photo © John Hogg.

On aurait simplement pu souhaiter de ce spectacle que ses temps soient plus longs : surtout dans la deuxième partie, qui aurait pu véhiculer son drame psychologique avec bien plus d’effet. La vigueur et la succession rapide des mouvements emplit le spectacle de verve mais déteint sur l’atmosphère, faisant venir le crescendo final avant que les tréfonds fantastiques du récit ou leurs échos contemporains puissent être explorés avec la concentration qu’ils méritent. Dada Masilo a accordé des solos brillants à la reine des Wilis – jouée d’ailleurs par un homme, le spectaculaire Llewelyn Mnguni – mais son entourage reste moins mémorable, alors que justement le pouvoir de la collectivité aurait pu être mis en exergue.

Nous attendrons tout de même vivement le prochain passage de Dada Masilo à Montréal, en espérant que les mouvements dont elle capte et transfigure si brillamment l’énergie auront donné fruit à de nouvelles questions, de nouveaux récits, de nouvelles visions de la liberté.

Auteure : Lara Bourdin

Présenté par Danse Danse au Théâtre Maisonneuve jusqu’au 29 septembre 2018

https://www.dansedanse.ca/fr/dada-masilo-dance-factory-johannesburg-giselle

Image de garde : Photo © Kevin Parry.

 

 

 

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