Extraire la mémoire de la terre : Xenos par la Akram Khan Company

La terre est un motif récurrent dans Xenos, la dernière création d’Akram Khan : la terre qui se désagrège entre les doigts de la main, la terre qui souille le corps, la terre qui l’ensevelit. La terre-métaphore est aussi présente ; celle qui ancre les souvenirs et les histoires, qui les retient même lorsque les corps lui sont arrachés.

Si le magistral chorégraphe anglo-bangladais la convie tant, cette terre, c’est justement pour lui en extraire une mémoire : celle d’un jeune Indien, danseur de kathak comme lui, mais ayant vécu et péri il y a plus d’un siècle, mobilisé par l’armée britannique pour affronter les Empires centraux dans les tranchées de 14-18. Découverte dans les archives londoniennes de la Grande Guerre, l’histoire de cet homme est amenée à symboliser celles des 1,4 millions de ressortissants de l’Inde qui se sont battus au nom de l’Empire britannique mais dont l’histoire officielle ne cite guère l’existence, encore moins ne reconnait le sacrifice ou la vie.

Photo © Jean-Louis Fernandez. Interprète Akram Khan.

Narrateur avéré, Akram Khan épouse la forme du récit pour livrer cette histoire méconnue, transportant le spectateur de l’intimité du foyer familial aux bas-fonds boueux des tranchées. Mais si on lui retrouve une certaine linéarité, le récit n’est pas pour autant continu : les grésillements de machines et le vacarme assourdissant des obus interrompent intempestivement la musique, se conjuguant aux frémissements et courts-circuits d’une ligne d’ampoules pour traduire les soubresauts de l’esprit traumatisé.

Photo © Jean-Louis Fernandez. Interprète Akram Khan.

Des abîmes spirituelles que la guerre a forées, Akram Khan s’acharne à ressusciter des mouvements. Métissage de kathak (danse classique indienne) et de danse contemporaine, sa gestuelle traverse les registres de l’épique et du tragique sur une trame musicale qui se rend de l’Inde à l’Occident, ce dernier se voyant incarné dans un moment de paroxysme par le Requiem de Mozart. Empreinte de réminiscences sisyphéennes, la scénographie en plan incliné évoque le redoutable adversaire avec lequel Akram Khan se propose de dialoguer. À la fois mur de tranchée et ligne d’horizon, ce plan esquisse en effet les frontières existentielles que l’œuvre cherche à manier : mort et vie, identité et altérité.

Dans les tonalités apocalyptiques de cette œuvre cri de cœur, on décèle inévitablement aussi l’air d’un chant de cygne : Xenos sera la dernière création qu’Akram Khan présentera en tant qu’interprète. À l’âge de 43 ans, l’artiste se retire de la scène qu’il a tant marquée pour se concentrer sur son travail de chorégraphe. Sa présence manquera, assurément, mais il faut croire que les questions que posent ses œuvres continueront de nous interpeller. Parce qu’en ces temps de xénophobie exacerbée, il y a en effet lieu de se demander : comment se fait-il que l’on perdure à faire de l’uns des citoyens à part entière et de d’autres des étrangers ?

Auteure : Lara Bourdin

Image de garde : Photo © Tristram Kenton Interprète Akram Khan.

Présenté par Danse Danse du 13 au 16 février au Théâtre Maisonneuve, Montréal, Canada.

https://www.dansedanse.ca/fr/akram-khan-company-xenos

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