Dans la solitude des champs de coton, Usine C

Deux hommes se rencontrent au détour d’une rue à la nuit tombante. Deux corps s’effleurent, deux regards se touchent, deux chemins se croisent.

Ce pourrait être simple, mais ce ne l’est pas. Du tout.

Bernard-Marie Koltès en aura voulu autrement dans sa pièce Dans la solitude des champs de coton, présentée du 20 janvier au 10 février à l’Usine C à Montréal. Le grand dramaturge français – décédé en 1989 du sida – aura plutôt voulu pointer, décortiquer et étendre devant le public l’effroyable complexité de l’échange qui peut avoir lieu, le temps d’une seconde, entre deux êtres.

L’idée d’échange est en effet centrale dans la pièce de Koltès, puisqu’il est question de commerce – les personnages sont celui d’un dealer et d’un client. Le dealer possède quelque chose que le client désire ; cependant, il refuse de le nommer tant que le client ne lui dit pas ce qu’il recherche. Mais le client refuse à son tour… car dire ce qu’il désire, cela voudrait dire se dévoiler aussi et donc s’asservir. Acheteur et vendeur deviennent ainsi les deux revers d’un cycle sans fin, où s’entre-nourrissent dépendance et désir, violence et douceur, volonté de puissance et pulsion de mort. Cycle qui est fondamentalement une impasse et qui imposera donc l’affrontement.

Bernard-Marie Koltès aurait dit de son œuvre qu’elle traitait de la diplomatie : de l’échange de paroles et de gestes qui doivent apaiser l’hostilité entre les camps opposés mais qui ne fait en fin de compte que la multiplier. Ces paroles en l’occurrence prennent la forme de longs monologues, dont la fulgurance et la dureté sont brillamment rendus par les acteurs Sébastien Ricard (le client) et Hughes Frénette (le vendeur). On est impressionné notamment par la façon dont chacun habite le corps de son personnage – le vendeur à la posture plutôt molle, tâtonneuse, presque conciliante ; le client, lui, accroupi, comme toujours prêt à bondir, empli de méfiance et de férocité.

Brigitte Haentjens signe une mise en scène magistrale, reconstruisant avec lucidité les abîmes métaphysiques du texte. Avec la scénographe Anick La Bissonnière et le régisseur Alexandre Pilon-Guay, elle conçoit un jeu de sons et lumières tout en ombres et contre-jours. Celui-ci rend très efficacement l’atmosphère du crépuscule, cet entre-deux diurne si souvent évoqué dans le texte. Quant au lieu, qui lui n’est jamais nommé et que l’on se représente donc comme une sorte de terrain vague, un no man’s land existentiel, Haentjens et ses complices le conçoivent comme une arène. La pièce est jouée dans une longue allée entre les rangs de spectateurs, et ces derniers doivent donc se regarder de face. L’affrontement s’exécute donc sur deux axes, aussi bien entre les acteurs qu’entre les spectateurs ; nul dans l’arène n’échappe à l’autre, c’est-à-dire à son attrait, à sa menace.

Haetjens a d’ailleurs placé un enclos de fil de fer rouge autour de l’espace théâtral. L’arène est donc une cage, ou devrait-on dire une chambre à pression sans soupape autre que la violence, qui éclatera dans l’instant final de la pièce. Chambre qui, en nous enfermant avec les autres, nous enferme aussi avec nous-mêmes, nos contradictions, nos oppositions intérieures. Et nous oblige fatalement à nous demander à quelles formes de commerce nous nous livrons, dans cet ordre mondial qui mondialise tout en voulant durcir les altérités. À quels commerces nous livrons-nous, et dans quelle mesure y sommes-nous condamnés?

Auteure : Lara Bourdin

Image de garde : Angelo Barsetti, Usine C

http://usine-c.com/dans-la-solitude-des-champs-de-coton/

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