Hommage à la Kora : rencontre entre Zal Sissokho et Derek Gripper

Qui a déjà entendu jouer de la kora sent déjà l’univers musical plus somptueux et la vie terrestre plus riche. Cet instrument à cordes d’Afrique de l’Ouest ressemble un peu à la harpe ou au luth, mais c’est autre chose. Il existe un mot, intraduisible en français, qui en rend les sonorités à la fois aériennes et liquides, soyeuses et profondes, qui ont justement quelque chose de surnaturel, d’onirique – mellifluous en anglais, melífluo dans les autres langues latines. Les légendes mandingues veulent d’ailleurs que la kora fût à l’origine l’instrument d’un.e génie musicien qui habitait les eaux d’un fleuve. Le savoir et l’art de cet instrument ont été transmis depuis lors par les griots – poètes, historiens, conteurs, passeurs de mémoire des peuples d’Afrique de l’Ouest – jusqu’aux grands maîtres d’aujourd’hui, dont Toumani Diabaté et Ballaké Sissoko sont sans doute les plus célèbres.

Productions Nuits d’Afrique

Quel honneur et quelle joie alors d’assister samedi soir à une soirée d’hommage à la kora à Montréal. Soirée spectaculaire qui a réuni sur scène Zal Sissokho et Derek Gripper : l’un sénégalais descendant de griots, installé à Montréal depuis les années 1980 ; et l’autre, sud-africain, virtuose de la guitare classique. Depuis 2001, Gripper « traduit » la musique de kora – destinée à être jouée sur vingt-et-une cordes – sur la guitare qui n’en a bien sûr que six. C’est un exploit que les spécialistes qualifient de magistral et devant lequel il est difficile en effet de ne pas rester ébloui.

Les deux hommes se sont rencontrés à Harare, au Zimbabwe, il y a quelques années, dans le cadre d’un festival où ils étaient tous deux invités. Ils n’ont pas eu le temps de jouer ensemble à cette occasion, vols de départ et tournées obligeant, mais Sissokho aurait promis d’inviter Gripper à Montréal. Promesse tenue et exaucée au Gesú, dont la salle souterraine, sorte de niche caverneuse en contrebas à l’église, a fourni le cadre intimiste où pouvait se déployer cette rencontre musicale et se développer, à l’évidence, une nouvelle complicité.

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Ce fut captivant de voir Zal Sissokho interpréter les classiques de son instrument ancestral ainsi que plusieurs compositions originales dans sa généreuse première partie, qui a duré près d’une heure. Contrairement aux instruments à cordes les plus connus de la tradition occidentale, la kora est un instrument qui se joue de face et à une légère distance. Il y avait quelque chose de studieux, de solennel, dans la posture du musicien qui se courbait devant son instrument pour en extraire, du bout des doigts, cette musique à la complexité étincelante.

La prestation de Gripper n’en fut pas moins impressionnante. Ce qui intéresse ce prodige, c’est la transmission des musiques issues des cultures à tradition orale, c’est-à-dire des cultures dans laquelle la partition n’existe pas. Ce sont des interprétations assumées qu’il nous a livrées, tordant et étirant librement les airs originaux, s’en défaisant entièrement pour y revenir et en faire ressortir toute la richesse originelle. Dans ces digressions prodigieuses, on avait l’impression de voir scruter l’étendue du spectre des possibles de son instrument. Mais on décelait également une sorte de va-et-vient amoureux entre un musicien rigoureux et la musique, sa vaste géographie, son histoire et ses avenirs.

 

Et en clôture de spectacle, la rencontre des musiciens, de leurs instruments et de leurs mondes… Zal Sissokho et Derek Gripper ont enfin pu jouer ensemble, le temps de quelques chansons. De leurs vingt-sept cordes et du bout de leurs doigts, ils ont su créer une seule musique – magique, transcendante, tout à fait intraduisible.

Auteure : Lara Bourdin

image de garde : Productions Nuits d’Afrique

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