Les routes de l’esclavage à la Maison Symphonique

On estime à 46 millions le nombre d’êtres humains qui ont été arrachés à leurs foyers et leurs familles, déportés, vendus et asservis, pendant les quatre siècles de la traite des esclaves. Les « grandes » nations occidentales se sont bâties sur les dos de ces hommes et ces femmes, d’abord comme esclavagistes et puis comme pouvoirs coloniaux. Il a fallu attendre jusqu’en 2001 pour que l’esclavage soit reconnu par l’ONU comme un crime contre l’humanité. Mais les politiques comme la culture populaire en Occident demeurent évasifs à son sujet : c’est une histoire qui n’est que rarement abordée et encore moins assumée.

Que faire alors pour la transmettre, cette histoire ignoble et méconnue?

Jordi Savall a pris le parti de le faire par la musique. Avec le parrainage de l’UNESCO, le maestro catalan a conçu Les routes de l’esclavage, un parcours musical sur les terres qui ont été liées par cette sordide entreprise. Présentée mardi soir à la Maison symphonique de Montréal, cette œuvre monumentale se compose de dix-neuf morceaux de musique issues des traditions orales des esclaves, des chants de griots du Mali aux hymnes du sud des États-Unis, en passant par les sambas et maracatus du Brésil et les chants traditionnels du Mexique et de la Colombie. Pour les interpréter, Jordi Savall a rassemblé un spectaculaire panaché d’artistes des trois continents, dans lequel on soulignera la présence des Fairfield Four, géants du gospel américain, et du légendaire Kassé Mady Diabaté, qui se déplace avec difficulté mais dont la voix et la présence demeurent désarmantes. Ensemble, ils ont tissé une trame de souffrance absolue tout en ramenant à la surface la vivacité, l’espoir et la résilience qui ont fait naître et survivre ces chants sur la durée des siècles d’oppression.

Crédit photo : Sylvain Légaré

Les ensembles de musique ancienne de Savall – le Hespèrion XX et la Capella Real de Catalunya – étaient eux aussi présents pour faire valoir l’influence qu’ont eus les chants et les rythmes africains sur le répertoire européen. Les imitations de sonorités et rythmiques africaines se faisaient entendre dans les villancicos de negros et negrillas de Mateo Flecha l’Ancien, Juan Gutiérrez de Padilla et Frai Filipe da Madre de Deus. Véhicules surtout d’ironie et de mépris mais parfois aussi de sentiments insondables qu’on pourrait associer à l’admiration, ces chants liturgiques étaient présentés pour témoigner de la complexité des échanges qui ont pu avoir lieu en contexte d’évangélisation forcée.

Comme si on avait souhaité en garantir la gravitas, le parcours musical était ancré dans une histoire de la pensée, laquelle était transmise grâce à des extraits de textes marquants sur l’esclavage et sur les Africains. C’était au comédien Fayolle Jean, montréalais d’origine haïtienne, qu’était confiée la tâche de lire les passages de documents tels le Code de l’esclavage de la Barbade de 1661, qui décrit les punitions réservées aux esclaves rebelles (amputation, mort), ou encore le traité sur l’esclavage de Montesquieu (1785), archive cruciale du développement de la pensée raciste en plein siècle des « Lumières ». La voix pénétrante du comédien surplombait toujours un air doux de guitare, d’oud ou de kora (instruments à cordes marocain et malien) – comme si, en s’appuyant sur les mots pour dire l’histoire clairement et sans équivoque, on avait en même temps veillé à toujours garder la musique, véhicule d’émotion et donc éveilleuse de subjectivités, à fleur de peau.

Crédit photo : Sylvain Légaré

Un projet d’une telle envergure ne peut être dépourvu de complications. Il est d’abord forcément réducteur : on pouvait s’interroger par exemple sur le fait que les chants de griots du Mali, aussi somptueux soient-ils, servent d’indice pour les musiques du continent africain entier. On pouvait aussi penser à la problématique de la récupération de textes et de partitions issues des traditions orales d’Afrique et des Amériques par un « outsider ». Le problème ne se posait toutefois qu’à moitié dans la mesure où Savall a confié une grande partie de la sélection aux spécialistes qu’il a rassemblés autour de lui. Il jouait d’ailleurs tout à fait en marge de l’orchestre, laissant la place centrale au spectaculaire trio que formaient Driss El Maloumi à l’oud, Rajery à la valiha malgache et Ballaké Sissoko à la kora. On l’apercevait de temps à autre diriger discrètement les musiciens avec son arc de viole, mais on le voyait plus souvent les accompagner, ou encore tout simplement les écouter, la tête baissée, sans doute autant par révérence que par douleur.

C’est néanmoins à Savall que revint l’un des moments les plus forts du spectacle : celui qu’il ouvrit, à la toute fin, pour s’exprimer sur l’actualité du sujet. 30 millions est le chiffre qu’il donna pour désigner le nombre d’êtres humains qui subissent des formes d’esclavage ou d’exploitation en notre contexte actuel de mondialisation. Et la honte est le sentiment qu’il a prescrit aux dirigeants des pays occidentaux, qui se permettent de fermer leurs frontières aux ressortissants des pays qu’ils ont pillé et qu’ils continuent d’opprimer.

Au moment où Savall s’est prononcé, CNN n’avait pas encore publié le sinistre enregistrement d’une enchère d’esclaves en Libye qui a fait descendre des milliers de personnes dans les rues de Paris et de Montréal samedi après-midi. En ce lendemain, les mots et les mélodies du concert semblent résonner d’autant plus fort. En effet, des puissants échos du passé et des notes affreusement discordantes du présent, ils appellent à ce que de nouvelles routes soient tracées. Aiguillées par l’art, certes, mais surtout orientées vers la conscience historique, la responsabilisation et la justice.

Auteure : Lara Bourdin 

Crédit photo : Sylvain Légaré

https://placedesarts.com/fr/evenement/jordi-savall-les-routes-de-lesclavage

 

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