Caligula de Camus au TNM

Monter aujourd’hui la pièce Caligula de Camus est toujours aussi pertinent que cela l’était lors de sa première en 1945. Le texte limpide et percutant raconte bien plus qu’une descente dans les enfers de la folie. Sans avoir la rigidité d’un texte à thèse, la pièce explore une question simple : en quoi l’arbitraire d’un tyran est-il différent de l’arbitraire de la vie ? C’est ce que l’empereur Caligula de Camus a décidé de tester jusqu’au bout, en faisant des sujets de son royaume les victimes d’un pouvoir absolu sanguinaire. Jusqu’où peut aller la liberté d’un individu quand celui-ci est investi de tous les pouvoirs, avant qu’il y ait rébellion ?

Les comédiens portent courageusement la pièce présentée au TNM, et c’est un fait que Benoît McGinnis donne toute une performance dont les spectateurs se souviendront. Toutefois, malgré des éléments de décor pertinents, la lourdeur de la mise en scène cache le propos principal du texte. Il ne s’agit pas seulement de surenchère de violence par rapport au texte, mais des choix d’ambiances qui viennent comme effacer la portée et l’effet coup de poing que le texte pouvait avoir.

Bien sûr c’est un choix valable de se détacher de la première mise en scène dans laquelle le Caligula incarné par Gérard Philippe était juvénile et distingué. Des mises en scène récentes misent de façon réussie sur l’exagération du côté carnavalesque des actions de Caligula et de ce qu’il fait subir à ses sénateurs. Mais justement, ici, en faisant de Caligula un malade aux allures de méchant comme dans MadMax ou Jeeg Robot, n’efface-t-on pas ce qui fait de Caligula une force destructrice que l’on peut retrouver dans le monde aujourd’hui ? Le véritable constat angoissant à propos de cette concentration de pouvoir est plutôt celui de la « banalité du mal » tel qu’énoncée par Hannah Arendt à propos du procès du nazi Adolf Eichmann. Il est justement bien plus glaçant de voir un homme agir en toute logique, avec l’appui moral d’une partie de la société, et dont l’uniforme est celui de tout un chacun. En faisant du Caligula présenté ici une sorte de caricature – il se peint le ventre, il est rasé, il se drogue – le metteur en scène nous donne l’illusion que nous sommes à l’abri, et que seul un déséquilibre profond peut faire qu’un homme ou un groupe d’hommes orchestre sciemment la mise à mort de groupes humains, la destruction de l’habitat, l’humiliation des plus faibles, etc. L’Histoire et l’actualité montrent bien que c’est tout le contraire.

En fait, le metteur en scène oublie les atouts propres aux théâtre, cette capacité d’en dire plus en montrant différemment. En se lançant dans une sorte de compétition avec ce que peut faire le cinéma, il fait un objet triste et répugnant qui ne rend justice ni au texte ni aux comédiens. La scène de viol montée sur scène est absolument de trop, alors que le texte indique clairement qu’elle est seulement suggérée par le départ de Caligula et de la victime en coulisse. En banalisant l’effet visuel de cette violence, le metteur en scène détruit tout ce qui restait de réflexion possible autour du thème de Caligula. Il en fait un clown cynique, sans réussir ni à créer une nouvelle image philosophique de Caligula, ni à montrer son actualité.

Auteure : Raphaelle Occhietti

 

Lecture de la pièce par Camus : https://www.youtube.com/watch?v=fx663ggqjOw&t=2151s

Version de 2015 au Münchner Volkstheater de Munich (Allemagne) : https://www.youtube.com/watch?v=i8LcVmygHYA et https://www.muenchner-volkstheater.de/kontakt/presse/pressematerial-caligula

Pour une comparaison avec le « méchant » dans Jeeg Robot : https://www.youtube.com/watch?v=4nPFl_qaJiY

 

Au Théâtre du Nouveau Monde, Montréal (Canada) du 17 mars au 12 avril 2017

 

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