Entretien avec Jacques Attali

Nous avons eu le très grand plaisir de nous entretenir avec Jacques Attali. Homme de lettres et grand sage de notre époque, il était présent à Montréal pour diriger l’Orchestre Symphonique des Musiciens du Monde, dans le cadre du Festival Sefarad de Montréal. Nous espérons que cette entrevue encouragera votre curiosité à découvrir l’oeuvre d’un grand penseur, et qu’elle saura stimuler le désir commun de construire tous ensemble « le meilleur des mondes ».

R&W : Comment votre perception du monde a-t-elle changé quand vous aviez 30 ans et maintenant? Avez-vous la même perception de l’urgence par rapport à ce qui se passe dans le monde actuel ?

J.A : J’essaie de me rappeler aussi sincèrement que possible, je dirais que j’avais moins un sentiment d’urgence, mais j’avais les même fondamentaux. Je voyais assez vite ce qui allait arriver. J’ai raconté avant :  le basculement vers le Pacifique, la montée des prothèses, des objets nomades. Mais je ne voyais pas l’urgence des changements aussi rapide. Bien sûr 40 ans se sont écoulés. On a laissé passer beaucoup d’occasions d’agir. Et puis les problèmes sont devenus plus démesurés, plus énormes. La population de la planète a pratiquement doublé. Et les enjeux sont devenus plus monstrueux, plus énormes. Un peu comme un bateau dont la cargaison est de plus en plus lourde, c’est beaucoup difficile à manier. Mais mes grands fondamentaux étaient déjà là.

R&W : Est-ce que c’est le propre des jeunes de 20 ans, de 30 ans, de ne pas voir l’urgence de ce qui se passe ?

J.A : Les jeunes, c’est difficile à dire. Je poserais la question à l’envers. Quand j’avais 30 ans, on ne voyait pas l’urgence parce qu’on avait l’impression d’avoir le temps devant nous pour faire les choses. Aujourd’hui, si on ne voit pas l’urgence, ce n’est pas parce qu’on pense qu’on a le temps devant nous, c’est qu’en fait, tout est urgent. La seule chose qui compte c’est l’urgence. Et l’urgent est plus important que n’importe quoi. Donc on est dans une société d’impatience. L’urgence est plutôt mauvaise conseillère, parce qu’elle pousse à s’occuper des choses qui ne sont pas fondamentales.

R&W : Par rapport à votre livre [Vivement après-demain! aux éditions Fayard], vous soulignez qu’on peut envisager que l’extinction de l’Humanité soit causée par les humains eux-mêmes avant même un cataclysme naturel. On se demandait ce que vous pensiez par rapport à ce que le Pape a dit cet été, du fait que l’on soit déjà en guerre, mais que ce n’était pas une guerre de religions, mais plutôt une guerre d’intérêts, une guerre d’argent, une guerre de ressources naturelles, de domination, et donc que le cataclysme est déjà là.

J.A : Des guerres il y en a toujours eu, ça n’a pas éteint l’Humanité.S’il y a des guerres aujourd’hui ça crève les yeux. Dans le livre je montre que à la fois nous sommes dans une période où la violence est moins forte qu’avant, mais qu’elle commence à revenir, avec des potentialités tout à fait gigantesques. Mais les risques sont, aujourd’hui, d’une disparition de l’Humanité, sans doute pour la première fois. Je ne pense pas que l’Humanité disparaîtra par une guerre. La guerre peut tuer 100 millions, 200 millions, 1 milliard de personnes, ce qui est énorme. Mais sur 8 milliards, c’est loin d’être la fin de l’humanité. Par contre l’extinction de l’Humanité peut venir d’une maladie, ça c’est sûr. Le virus, comme la grippe espagnole, qui était extrêmement grave. L’extinction de l’Humanité peut venir de l’intelligence artificielle. Il y a beaucoup de choses. L’interconnexion de l’Humanité fait qu’il sera impossible d’agir. Mais je ne pense pas qu’une guerre en sera la cause.

R&W : Toujours par rapport à votre livre, vous utilisez la métaphore de la cabine de pilotage dans l’avion, et comment en fait on doit collectivement reprendre la direction et changer la direction qu’on donne à notre voyage de l’Humanité. Mario Draghi, le président de la Banque Centrale Européenne, a utilisé la même métaphore, quand il commentait le processus d’élections qu’il y avait en Italie après le gouvernement technique. M. Draghi disait que oui, « c’est la démocratie, c’est quelque chose qui nous tient à coeur, et les marchés le savent. […] l’Italie continue sur la voie des réformes [économiques] et sur pilotage automatique” ». Donc, on voulait savoir comment est-ce que vous interprétez la différence pour une métaphore très similaire.

J.A : La Banque Centrale est une technique de pilotage automatique. Il y a un certain nombre d’enjeux, mais pas de tous les enjeux les plus importants ou les plus stratégiques, puisque la Banque Centrale dit clairement, explicitement, tous les jours, qu’elle ne faisait pas de politique, donc qu’elle ne fait pas de choix politiques. Donc on peut avoir un pilotage automatique des choix techniques, mais pas des grands choix éthiques, géopolitiques et politiques.

R&W : Vous pensez que la Banque Centrale est vraiment en dehors de ces choix géopolitiques, de cette pression géopolitique ?

J.A : Elle est là pour faire fonctionner le système, le système tel qu’il est. Donc de ce point de vue, elle fait un choix géopolitique qui est d’appuyer la survie de l’Union européenne, ce qui est un choix, mais c’est le choix de la préservation de l’existant.

R&W : Toujours à propos de votre livre, mais peut-être un peu plus ludique cette fois-ci : dans la deuxième génération de la série Star Trek, le capitaine du vaisseau est français…

J.A : Monsieur Picard.

R&W : Voilà, exactement, Jean-Luc Picard. On voulait voir les parallèles entre ce que vous proposez dans votre livre et l’idéal qui est proposé dans la série, avec cette Fédération qui gère une paix inter-galactique et cette recherche par le vaisseau de toute forme vivante, qu’elle soit humanoïde ou même juste de la matière. Donc on se demandait comment est-ce que Star Trek peut nous faire voir ce qui est l’idéal que vous proposez d’un état de droit international.

J.A :  Oui, Star Trek, comme Fondation d’Asimov, qui est certainement aussi une des sources d’inspiration de Star Trek, renvoie à cette idée d’une Humanité rassemblée avec une fédération de l’ensemble des formes de vie. C’est tout à fait imaginable. C’est une utopie qui existe depuis extrêmement longtemps. Aristote en parlait. Kant. Hegel. Tous ceux qui ont pensé la création de la Société des Nations, des Nations Unies,  en ont parlé . Aujourd’hui ça reste un idéal. Alors c’est très difficile à imaginer que ça se construise. Mais on voit plutôt les choses se défaire en ce moment. Mais malgré tout, c’est évident que c’est ça qu’il faut. Il faut un lieu où les conflits se règlent par une discussion. Ce qui s’est passé en Colombie, avec les FARC donne un modèle de ce que, si ce conflit peut être réglé pacifiquement, beaucoup d’autres peuvent l’être aussi. Donc les techniques de négociations de conflits sont quelque chose de très important.

R&W : Dans la Fédération, chaque groupe ethnique en fait conserve ses propres règles, même si elles sont bizarres pour les autres. Est-ce que dans le projet que vous proposez, on garde ces différences ?

J.A : Oui c’est très important de garder les différences parce que  l’humanité, si elle était toute uniforme ce serait moribonde. C’est dans la différence qu’on retrouve les meilleures chance de survie, parce que c’est la différence qui ferait la possibilité d’avoir quelque chose qui serait plus adapté à l’avenir. Donc le respect, le maintien des différences et même la naissance de nouvelles différences par le métissage, c’est très important.

R&W : On a une dernière question à vous poser : cet été vous avez mis en scène La Bohème de Puccini, et dans cette production il y avait aussi Enki Bilal qui faisait les décors. S’il y avait un opéra que vous voudriez encore mettre en scène, ou bien diriger l’orchestre, ce serait quel opéra ?

J.A : Il y en a tellement que j’ai envie de diriger. Mais moi je suis jamais demandeur, j’attends qu’on me le propose. Mais j’aimerais bien diriger – tellement de choses – mais disons la Flûte* peut-être.

R&W : Oui, c’est très beau. C’est l’idée d’un parcours avec les bons équipements, à travers les épreuves de l’Humanité.

J.A : Oui, exactement.

* La Flûte enchantée, de Mozart

Auteure et auteur : Raphaelle Occhietti et William Sanger

Concert-conférence « Pour le meilleur des mondes ».

Samedi 10 décembre 2016, au Théâtre Outremont (Montréal, Canada)

http://festivalsefarad.ca/event/pour-le-meilleur-des-mondes/

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