Native Girl Syndrome

 

 Qu’est-ce que c’est que de regarder, de face, quelque chose qu’on ne voit pas? Ou plutôt que l’on choisit, continuellement, de ne pas voir?

 

C’est le chemin sur lequel nous amène la chorégraphe montréalaise Lara Kramer dans Native Girl Syndrome, présentée cette semaine à l’Espace Libre à Montréal. Profondément troublante, cette œuvre briseuse de tabous et de silence mène droit dans la vie de la rue et dans l’univers psychique des femmes autochtones itinérantes.

Native Girl Syndrome_Crédit Frédéric Chais

Native Girl Syndrome_Crédit
Frédéric Chais

Lara Kramer s’est inspirée de l’histoire de sa grand-mère, qui, après avoir connu la violence des pensionnats pendant son enfance, a quitté sa réserve du Lac Seul, en Ontario, pour gagner la ville de Winnipeg. Elle est devenue itinérante.

 

Pour traduire l’aliénation, le désarroi, la perte de repères culturels, familiaux et sociaux, qui ont caractérisé l’expérience de son aïeule et qui marquent les sorts de bien trop de femmes aujourd’hui, Lara Kramer a conçu une œuvre sans parole, sans trame narrative, et qui n’est ni dansée ni jouée ; la « chorégraphie » – qui amène parfois les interprètes à s’installer parmi les spectateurs, à les regarder dans les yeux, à les toucher – ramène plutôt à la traduction directe du vécu corporel, dans la plus violente de ses vérités.

 

Errant de part et d’autre de la scène, trébuchant, zigzagant, chancelant, s’habillant et se déshabillant de fripes dépareillées, les interprètes Karina Iraola et Angie Cheng incarnent deux femmes autochtones en proie à la toxicomanie et, fondamentalement, en perte de repères. Les traumatismes qui ont miné leurs vies sont évoqués de manière allusive, que ce soit le viol, lorsque Karina Iraola se débat avec une grande bâche de plastique dont elle a revêtu son corps dénudé ; la grossesse et la maternité, lorsqu’elle fourre une boule de vêtements chiffonnés sous sa longue robe ; ou l’abus psychologique, lorsqu’Angie Cheng perce le silence ambiant pour crier les insultes et les menaces que son corps a dû ingérer et qui fracturent désormais sa conscience…

 

Par delà la figure de l’autochtone ivre, Lara Kramer amène à la surface nombre des images et des stéréotypes qui sont ancrés dans la psyché canadienne. Ainsi voit-on émerger des détritus qui recouvrent la scène une couverture représentant un loup sur fond de nature éternelle ; The Story of Canada, un manuel d’histoire « officielle » ; et un drapeau national, sur lequel la figure d’un chef autochtone est superposée à la feuille d’érable. Autant de symboles qui rappellent l’hypocrisie qui caractérise le traitement des peuples autochtones au Canada.

 

En les faisant déferler devant nous, au fil du va-et-vient titubant de leurs émissaires, Lara Kramer nous amène à voir que le syndrome qui la perturbe, ce n’est pas véritablement celui des femmes – c’est plutôt la maladie qui ronge les tissus de notre société.

 

Auteure : Lara Bourdin

Image de garde : Marc J. Chalifoux

Native Girl Syndrome

Production : Lara Kramer Danse

Du 10 au 19 mars 2016

Studio Espace Libre

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