Le voyage d’Isabelle Poirier. Les choses dernières, de Lucie Grégoire.

 

 « Je ne m’attends pas à ce que tu comprennes.

Tu n’as rien vu de tout cela, et même si tu essayais, tu ne saurais l’imaginer. »

Paul Auster, Le voyage d’Anna Blum

 

Il y à 22 ans, en 1994, Lucie Grégoire interprète dans ce même lieu, à l’Agora de la Danse de Montréal, sa nouvelle création Les choses dernières; chorégraphie librement inspirée du roman de Paul Auster : le voyage d’Anna Blum, paru 7 ans plus tôt.

 

Aujourd’hui, la compagnie Lucie Grégoire Danse nous offre la possibilité de (re)découvrir cette création en l’honneur de son 30ème anniversaire.

Les choses dernières / Lucie Grégoire Danse © Angelo Barsetti

Les choses dernières / Lucie Grégoire Danse
© Angelo Barsetti

Chorégraphe-interprète Montréalaise, très appréciée et reconnue pour les qualités de sa démarche, de sa danse et de ses mises en scène, Lucie Grégoire fait s’effondrer les frontières entre les arts visuels, littéraires et musicaux en puisant son inspiration à travers ceux-ci, et d’une certaine manière, en les rendant présents sur scène. Dans ses œuvres qui se construisent autour de la dualité, elle cherche à dévoiler la puissance du contact entre deux contraires, cette fois-ci : ce qui demeure, ce qui change.

 

            « Inspirer par l’immensité des espaces désertiques, la lumière, le silence, le temps en suspend, je transpose une identité, celle du solo, en une autre entité, celle de la masse traversant un espace naturel ». Cette phrase de Lucie Grégoire, expliquant sa démarche artistique, décrit à elle seule parfaitement sa création. Une création à faire ressortir les angoisses, à travers le spectacle d’une course éperdue dans un infini ressemblant d’avantage à une prison. Dans un décor prouvant la puissance de la sobriété, une femme vêtue d’une robe de soirée se débat sans cesse. Noyée dans un jeu d’ombres et de lumières, qui donne à l’espace une sensation angoissante d’éternité, entourée par la composition musicale répétitive de Robert M. Lepage, cette femme court, court, court, court, et court encore…

 

« Je mets un pied devant l’autre et j’espère pouvoir recommencer. Rien de plus que ça. Il faut que tu comprennes comment ça ce passe pour moi à présent. Je me déplace. Je respire l’air qui m’est donné, quel qu’il soit. Je mange aussi peu que possible. On a beau dire, la seule chose qui compte est de rester sur ses pieds » Paul Auster; Le voyage d’Anna Blum.

 

 

C’est ainsi que Lucie Grégoire marque les 30 ans de sa compagnie. Malgré le nombre de chorégraphies réalisées dans sa carrière, re-créer celle-ci lui est apparu comme une évidence, retrouvant les pas et les gestes qui la composent après tant d’années, sans même avoir besoin d’archive. Mais c’est aussi la résonance actuelle du thème du roman, et donc, de cette création, qui l’a poussée à la remettre sur scène.

 

« J’ai plusieurs solo marquants, mais la thématique de celui – ci me parait encore très actuelle à l’échelle planétaire. Il parle d’état d’urgence, de survie, de migration, de territoire fermé… Je sens qu’il est encore plus actuel que lorsque je l’ai réalisé en 1994. » Lucie Grégoire

 

Car, de quoi parle le roman?

C’est la lettre d’une jeune femme, dont le frère journaliste à disparu. Il enquêtait sur une terre dont il n’est jamais revenu. Partant à sa recherche, elle se retrouve sur une terre dont elle ne peut sortir. Enfermée dans un espace où rien n’est stable, où tout change, constamment… « Même les pensées que l’on porte en soi » disparaissent. Un espace où tout ce qui disparaît ne revient jamais : Ce sont les choses dernières. Enfermée dans ce monde, elle arpente les rues à la recherche de son frère, dans une course éperdue dont on ne connait pas la chute.

C’est une longue description de ce monde apocalyptique au goût amer de réalité, ce monde où « Ce n’est pas seulement que les choses disparaissent, mais lorsqu’elles sont parties, le souvenir qu’on en avait s’évanouit aussi. Des zones obscures se forment dans le cerveau ».

 

Et c’est à travers le corps d’une nouvelle interprète, Isabelle Poirier, que Lucie Grégoire a pu ré-arpenter cette histoire. Elle transpose ses geste sur le corps d’une autre, et en même temps, sa position d’interprète à celle de spectateur. Cette nouvelle approche, qui lui a permis, à son tour, de redécouvrir sa création, lui a également permis d’apporter une nouvelle subtilité à son travail. Car comme on nous l’a si bien expliqué en préambule du spectacle : « Une œuvre, comme elle est vivante, peu changer ». La pièce n’a cependant subi aucun changement véritable.

 

A la suite du spectacle, le public fut invité à découvrir une exposition rassemblant les photos, vidéos, costumes retraçant la carrière de Lucie Grégoire, ainsi qu’un entretien filmé avec l’auteur du livre dont elle s’est inspirée, et un magnifique texte de la chorégraphe, où les mots sont à la hauteur de ses gestes. Bien que le spectacle soit complet et possède déjà une file d’attente importante, vous pouvez vous consoler d’avoir manqué cette merveille en découvrant cette belle rétrospective à l’Agora de la Danse.

 

Auteure : Louise Gros

Image de garde : © Angelo Barsetti

Les Choses dernières, Agora de la Danse, Montréal (Canada)

Du 9 au 12 mars 2016

 

Liens :

 

http://www.luciegregoiredanse.ca

http://www.agoradanse.com/fr

 

 

 

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