Verve et audace pour métisser le Lac des cygnes

Quatorze dos sont tournés vers l’auditoire, quatorze têtes emplumées, quatorze tutus blancs bouffants ; quatorze paires de bras se dressent vers le haut, leurs lignes graciles ondulant de la pointe des doigts aux épaules sur une mélodie que l’on reconnait bien : c’est le premier adagio du Lac des cygnes de Tchaïkovski, ce ballet tant-aimé et tant dansé qui raconte l’histoire de l’amour tragique entre le prince Siegfried et la belle Odette, qui, victime d’un sort, se voit transfigurer en cygne au lever de chaque matin.

Photographe : Maurizio Montanari

Photographe : Maurizio Montanari

Ces repères sont presqu’aussitôt confondus, toutefois, dans la version que nous ont livrée l’impressionnante chorégraphe-danseuse sud-africaine Dada Masilo et sa compagnie à la salle Wilfrid Pelletier cette semaine. Car si les tutus sont bel et bien blancs, les corps que l’on voit sur scène sont presque tous noirs, et leurs arabesques et leurs grands jetés ne tardent pas à s’entremêler avec des mouvements saccadés – balancements de hanches, secouements de bras – que l’on peinerait à associer au ballet classique. C’est un ballet dansé à pieds nus, où les interprètes voltigent autant qu’ils frappent le sol de leurs pieds, et où la musique se voit fréquemment parsemée de cris, de hululements, d’exclamations… C’est pour ainsi dire un Lac des cygnes foncièrement métissé et modernisé que nous invite à découvrir Dada Masilo, et il est difficile de ne pas se laisser éprendre par son courage, son audace, et sa surprenante beauté.

Dance Umbrella2 @ Arts Alive 2012. Johannesburg. Prog 6. The Dance Factory, Newtown, Johannesburg. 'Swan lake' by Dada Masilo. Photograph:John Hogg

Dance Umbrella2 @ Arts Alive 2012.Johannesburg.Prog 6.
The Dance Factory, Newtown, Johannesburg. ‘Swan lake’ by Dada Masilo. Photograph:John Hogg

Car l’iconoclasme esthétique de ce Lac des cygnes est véhicule de discours tranchants sur des problématiques qui ébranlent fortement le pays natal de la chorégraphe, mais aussi les nombreuses autres localités qui ont accueilli le spectacle depuis sa première représentation en 2010. En une heure dix minutes à peine, Dada Masilo scande l’homophobie, le racisme, les rôles sociaux et la représentation des femmes, les mariages forcés et le sida, sans jamais tomber dans le didactisme ni le désespoir. Pour ce faire elle reconfigure le trio amoureux du récit original, faisant d’Odile – le cygne noir à la beauté maléfique qui séduit Siegfried alors qu’il doit épouser Odette – un homme, et de Siegfried, donc, un prince gai. C’est un amour éperdu qui nous est représenté sur scène entre le prince tour à tour bouleversé, déchiré et déterminé, et son amant à la cambrure statuesque, dont le visage et les gestes respirent une dévotion douloureuse car si longtemps réprimée.

 

La belle Odette, quant à elle (interprétée par Dada Masilo), n’y peut rien devant ce dialogue de sentiments qui se tisse au fil de somptueux duos : son solo, bien que débordant d’énergie et de style, ne peut rien changer, et la franchise et l’empathie avec lesquelles elle le danse montrent bien qu’elle le sait. Elle n’y peut pas plus que les parents de Siegfried, le roi et la reine, architectes du mariage avec Odette et, il s’avère, homophobes endurcis. Ce sont par ailleurs les seuls personnages à être interprétés par des acteurs blancs, choix qui ne peut que renvoyer au legs de l’apartheid dans une Afrique du Sud qui a beau s’être libérée il y a maintenant 22 ans, et qui a beau avoir scellé son émancipation avec l’une des constitutions les plus progressistes du monde, mais qui demeure en prise à des pouvoirs résolument blancs et à la violence des préjugés.

 

Si Dada Masilo emprunte ainsi au récit et à la partition traditionnels autant qu’elle les remixe et les réinvente, il faut savoir que c’est avec verve et non pas insolence. Son audacieuse interprétation tire sa force de la liberté avec laquelle elle métisse récits, mélodies, gestuelles, idées, nous livrant ainsi un portrait lacérant de sa société mais aussi une feuille de route vers un monde lui aussi plus libéré.

Auteure : Lara Bourdin

Image de garde : © John Hogg

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