L’opéra Elektra : mère et fille dans la tourmente de la vengeance

Voici un opéra qui saura plaire à nos lecteurs. Même s’il ne s’agit pas d’un des classiques plus accessibles (comme La Bohème ou Carmen), l’opéra Elektra est si intense et rythmé par les désirs de jeunes personnages confrontés à la folie de leurs aînés qu’il captera instantanément votre attention.

De la tragédie à l’opéra

Comme l’indique l’auteure spécialiste de la tragédie athénienne, Florence Dupont, le personnage d’Électre est avant tout un chant[1]. On oublie en effet trop souvent la place de la musique dans les tragédies athéniennes, où les parties chantées sont les moments les plus émouvant de la tragédie[2]. Le personnage d’Électre incarne le deuil du père, dans un chant funèbre ininterrompu depuis la mort de ce dernier. Richard Strauss ne travaille bien sûr pas à partir de partitions antiques et sa musique est une réinvention totale de cet épisode dans une veine wagnérienne. Mais il est utile de se rappeler cette fonction musicale d’Électre pour mieux saisir la musique de Strauss. Il faut considérer cet opéra comme un long et ininterrompu chant de deuil. Vu sous cet angle, vous apprécierez d’autant plus la musique dramatique entrecoupée par d’impressionnants moments de montée vocale. Vous ne pourrez vous rappeler d’aucun air en particulier, mais vous serez impressionnés par la façon dont la musique excède le rendu strictement psychologique des personnages et devient en elle-même la tragédie, comme si la musique elle-même, par sa force, sa nuance, son insaisissable continuum, exprimait tous les épisodes de cette tragédie.

Elektra_Lise Lindstrom © Yves Renaud

Elektra_Lise Lindstrom © Yves Renaud

La sculpture : Agamemnon hante la scène

Le choix de la mise en scène est extrêmement original et expressif. La gigantesque sculpture de Victor Ochoa est divinement exploitée et donne une profondeur historique et psychologique à chacun des chants. Le livret donné aux spectateurs de l’Opéra de Montréal nous renseigne sur la production de cette sculpture : 100 intervenants pour réaliser cet immense personnage : découpe laser, fichiers numériques, montage, fonderie, peinture. La statue est recouverte par une peau composée de 2250 morceaux imprimés par 7 imprimantes 3D durant 7 mois pour un fonctionnement de 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. L’homme recroquevillé est un mélange colossal entre le penseur de Rodin et les esclaves tourmentés de Michel-Ange. On y sent la terribiltà de Michel-Ange, ce qui sied à merveille à l’évocation du personnage d’Agamemnon, héros bafoué qui ne peut connaître de repos dans la mort. La sculpture donne cette merveilleuse possibilité de pouvoir être exploitée sur 360 degrés : d’un certain angle le personnage est douloureux et tourmenté, d’un autre il semble inachevé et les coups de couteaux à argile sur son flanc évoque le meurtre violent. La sculpture est à la fois refuge d’Électre et ombre concrète qui hante le palais des Atrides.

Car l’épisode d’Électre n’a de sens que parce qu’il constitue une des stries narratives qu’a provoqué l’assassinat d’Agamemnon. Pour ceux qui ont un peu la mémoire rouillée, Agamemnon est un des héros partis à Troie pour ramener la belle Hélène. La guerre a été longue, et sa femme, Clytemnestre, a choisi un amant qui s’installe peu à peu comme le nouveau maître. En bons spectateurs modernes, on peu se dire que Clytemnestre n’était pas complètement dans son tort, puisque son guerrier de mari avait sacrifié leur fille aînée, Iphigénie, afin que les vents soient favorables aux bateaux partant vers Troie. Et Agamemnon revient chez lui avec une captive qui partagera désormais sa couche. Toutes ces informations ne sont pas directement mentionnées pas le livret de l’opéra, mais constitue le cadre large dans lequel s’insère l’épisode d’Électre. Électre est donc la fille de Clytemnestre et d’Agamemnon. Mais sa vie s’arrête lorsque Clytemnestre et son amant assassinent assez sauvagement et par traîtrise le héros Agamemnon. Le début de l’opéra de Strauss nous rappelle cet épisode par la voix douloureuse et humiliée d’Électre, qui vit sur les abords du palais et s’est enfermée depuis des années dans une piété filiale et dans une culte obsessionnel de son père, le héros de la guerre de Troie qui a péri dans son bain sous les coups de haches de sa propre femme. Le deuil du père est encore en cours, mais pour se venger Électre doit attendre le retour de son frère exilé depuis des années : Oreste. Leurs retrouvailles vers la fin de l’opéra relève d’une absolue fusion entre musique, texte et émotions, et plus d’un frère et d’une sœur en seront émus.

Elektra_Agnes Zwierko et Lise Lindstrom© Yves Renaud

Elektra_Agnes Zwierko et Lise Lindstrom© Yves Renaud

Une relation mère-fille explosive

Électre s’enferme tant dans le deuil du père que dans une haine absolue vis-à-vis de sa mère. La rencontre entre Électre et Clytemnestre est un des moments forts de l’opéra. Clytemnestre est effrayante. Le meurtre qu’elle a commis l’empêche de dormir la nuit et elle cumule sacrifice sur sacrifice pour essayer de se concilier les dieux. Ce qui rend Électre si actuelle c’est son côté révolté et le choix de vivre en marge de sa société, du rang qu’elle occupait, pour faire vivre le souvenir de son père. Au lieu de rapidement la placer dans la catégorie des « hystériques », l’opéra de Strauss fait d’elle un personnage à la fois fort et faible, une femme qui n’oublie pas les valeurs de famille et ne pardonne pas aisément, une jeune femme qui par son chant nous communique ce que c’est que d’avoir une existence bouleversée.

Auteure : Raphaelle Occhietti

 

Crédit image de garde : © Yves Renaud

Une nouvelle production de l’Opéra de Montréal le 21, 24, 26, 28 novembre 2015 (Montréal, Canada). Salle Wilfrid-Pelletier, Place des Arts. Orchestre Métropolitain/Choeur de l’Opéra de Montréal. Chef d’orchestre : Yannick Nézet-Séguin

On va voir Elektra pour :

-La mise en scène originale et la sculpture époustouflante

-Une musique qui surprend, aux airs continus narratifs entrecoupés par d’impressionnants moments de montée vocale

-La tragédie de Sophocle revisitée, un conflit familial qui a façonné notre culture occidentale et dont le personnage féminin principal, Électre, semble si proche de nous

-Le rapport durée/prix/expérience: pour quelques dizaines de dollars en plus, vivez une expérience plus forte que le cinéma 3D dans une durée de temps pas trop longue qui vous permet de continuer la soirée après avec des amis

 

 

Pour aller plus loin :

 

Sur les Esclaves de Michel-Ange, dont s’inspire la monumentale sculpture de Victor Ochoa : http://www.inha.fr/fr/agenda/parcourir-par-annee/en-2015/janvier-2015/autour-des-esclaves-de-michel-ange-terribilita-inachevement-espace.html

Livre pour mieux comprendre la tragédie athénienne : Florence Dupont (2007). Aristote ou le vampire du théâtre occidental.

 

 

[1] Florence Dupont (2007). Aristote ou le vampire du théâtre occidental. p. 276

[2] Florence Dupont (2007). Aristote ou le vampire du théâtre occidental. p. 272-273.

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