Sun, une aventure étourdissante entre le beau, le mal et le malheur

Sun a été chorégraphiée par Hofesh Shechter, qui a aussi réalisé la bande sonore incluant certaines de ses propres compositions. Hofesh Shechter est un chorégraphe d’origine israélienne accompli et reconnu sur la scène internationale. Ces pièces sont percutantes et prennent comme thèmes, la politique et les conflits de société qui génèrent agressivité et violence entre les humains. Ayant également étudié en percussion, Shechter compose régulièrement de la musique pour accompagner ses œuvres, les pièces sont souvent des mélanges entre de l’électro-rock et des rythmes tribaux. DanseDanse en est à sa troisième collaboration avec l’artiste invité. En 2009, il présente Uprising en programme double avec In your rooms – une pièce qui prend comme inspiration les émeutes dans les banlieues françaises – et en 2012, il produit Political Mother. Ces pièces ont su toucher les critiques québécois qui l’ont manifestement adopté comme un des génies de la danse moderne.

En écrivant Sun, Hofesh Shechter a voulu aborder les concepts du beau et du mal, et des liens entre ces deux concepts qui gouvernent nos sociétés. Dans le programme, on nous met en garde que le spectateur qui vient avec l’intention de tout comprendre, repartira déçu.

Le message de Sun ne m’est pas apparu comme évident voir même parfois comme existant. Toutefois, on pouvait s’y attendre, c’était annoncé dans le pamphlet. Ceci n’est pas par manque d’avoir trouvé la pièce belle, les danseurs splendides ou les concepts très pertinents mais parce que je ne pense pas avoir compris ce qu’on me présentait et pourquoi on le faisait. La pièce comporte tellement de messages lancés, et complètement oubliés, puis repris et accentués ou ridiculisés. Après un moment, plus aucun des messages ne semblait avoir d’impact sur moi, comme s’ils avaient tous été amalgamés sans véritable raison ou but. Mais encore une fois, c’était peut-être ça l’objectif.

La pièce est décousue, éclectique et troublante. Par moment, les gestes sont si beaux, l’émotion si forte que le message importe guère. Comme dans les moments où les danseurs sont tous réunis pour des scènes qui nous font passer de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient en nous offrant des visions de saltimbanques débridés et magnifiques sous une lumière jaune et chaleureuse. Ces danses exaltées sont entrecoupées de scènes plus calmes où on nous présente des pancartes sur lesquelles sont dessinées au fusain des traits d’animaux et d’humains. La pièce débute d’ailleurs sur une de ces pancartes, représentant un mouton, alors qu’une voix grave et lente nous explique que malgré les émotions que nous pourrons vivre ce soir, “tout ira bien” à la fin. Alors que la pièce semble ne pas encore avoir commencé, on nous montre pour nous convaincre de ceci, un extrait de la fin du spectacle. La lumière jaune innonde l’espace et la troupe de danseurs enivrés apparaît au son d’une musique sortie tout droit de la cour du Roi-Soleil. Quelques secondes plus tard, la scène est replongée dans l’obscurité avec comme seule lumière un spot blanc, faible, qui tombe directement sur la pancarte de mouton qui est revenue et se tient immobile au centre de la scène.

Le spectacle continue comme ça, entre des moments de bonheur et de lumière, de danse folklorique et contemporaine et des moments plus lents où les pancartes nous racontent une histoire. Lorsque les pancartes entrent sur la scène, elles sont portées par des danseurs qui se déplacent par petits sautillements qu’on observe à leurs pieds en chaussettes blanches qui dépassent. L’histoire est toujours la même, un naïf représenté au début par un mouton entre, puis plusieurs le suivent. Le petit troupeau danse et bondit puis en arrière-plan, un prédateur entre, représenté par un loup. Le loup se rapproche tranquillement d’un mouton plus insouciant que les autres. Le troupeau se dissipe rapidement et le prédateur se retrouve face à face avec le naïf, tous deux immobiles. On entend alors des hauts cris de femme dignes de films d’épouvante, puis une guitare électrique et des basses assourdissantes envahissent la salle. Les pancartes qui sont restées sans bouger durant les cris, disparaissent. À plusieurs reprises, certains danseurs accourent pour projeter un soleil sur un drap tendu grâce à une lampe orange, pour tous s’évaporer quelques secondes plus tard. Durant toutes les scènes de pancartes ponctuées des scènes des danses, l’histoire reste la même mais des éléments changent. Au cours du spectacle, les naïfs deviennent des natifs africains et le prédateur, un colonialiste en uniforme puis un homme habillé d’un jean trop ample et d’un hoodie recouvrant son visage et finalement un businessman avec attaché-caisse.

Le spectacle est régulièrement narré par la même voix grave et lente qui nous a décrit l’expérience au tout début. Elle nous prends à part, comme si la personne derrière cette voix était avec nous, omnisciente. La voix répète tout au long du spectacle une phrase qui devient le refrain et qui somme toute, peut paraître comme la seule chose qui relie le tout. “C’est la vieille histoire du bien et du mal, de la lumière et de l’obscurité, du blanc et du noir”. On comprend que le mal est le blanc ou l’homme moderne en général. Les scènes de pancartes transmettent efficacement cette notion de prédateur, mais on peut voir le mal aussi dans plusieurs des mouvements de danse. Par moment, les individus sont contrôlés par un personnage qui leur hurle des commandes et qui se retrouve même à superviser trois hommes s’acharnant sur un autre homme seul, à terre. L’homme se fait rouer de coup et le tout ne fait sourciller personne. Le personnage qui donne les ordres finit par leur demander de se dissiper et ils s’exécutent tous, les prédateurs et la victime. Ce concept de contrôle et d’oppression s’exprime par le conformisme des danseurs. Ils ne veulent pas éveiller l’attention sur eux publiquement, ils cachent leurs visages derrière leur mains pour ensuite tous jeter un coup d’œil interdit, ou encore ils lèvent leur bras en Y dans la foule, comme une tentative mince de désobéissance civile. La voix semble parfois être du coté des danseurs alors qu’ils dansent en unisson. Elle nous dit de façon presque menaçante: « nous nous cachons parmi vous et vous ne nous attraperez jamais ». Plus le spectacle avance, plus les danseurs sont pris de mouvement brusques, ou de tremblements maladifs. La scène qui avait été jouée au tout début du spectacle, le prologue qui devait nous convaincre que tout allait bien se passer est rejouée. Cette fois, l’excitation des danseurs n’est plus vue comme de l’enthousiasme mais plutôt comme de la frénésie. Plus tard, une danseuse fait mine de se poignarder, puis devient un tireur qui cible les autres.

Vers la fin du spectacle, le refrain, ou mantra que l’on connaît maintenant trop bien, est répété à plusieurs reprises. “C’est la vieille histoire du bien et du mal, de la lumière et de l’obscurité, du blanc et du noir”. Le spectacle de Hofesh Shechter tire à sa fin, mais pour la plupart des spectateurs, ce ne sera pas la fin des émotions, ou en tout cas des questionnements. Les éléments se bousculent et reviennent et il existe de multiples interprétations pour tous. En quête de sens, tout comme les danseurs qui viennent de s’exécuter, la réponse ne semble pas être universelle. Une chose est claire, notre tissu social conformiste et notre banalisation de la violence sont des enjeux cruciaux, l’homme dans son rôle de prédateur paraît être en fin de compte la cause de son propre malheur.

Auteure : Gabrielle Crétot-Richert

Présenté par DanseDanse au Théâtre Maisonneuve, Montréal (Canada) du 5 au 7 novembre 2015.

Crédit photo : @ Gabriele Zucca

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