José Navas, force de vie dans ses Rites

L’habitude de voir de grandes productions de danse contemporaine nous fait souvent oublier le bonheur et l’émotion d’un spectacle intime qui ne compte que quelques interprètes, voire un seul interprète. Or, les émotions les plus vraies naissent aussi d’une rencontre avec la danse qui se fait dans la proximité. C’est ce qu’a su nous transmettre José Navas durant son spectacle Rites. Et l’on sent comme une infinie chance que José Navas permette aux spectateurs de renouer avec ce plaisir de la danse, celui de prendre le temps de savourer les mouvements du soliste, celui de prendre le temps de l’accompagner dans son univers.

C’est aussi une chance de voir un danseur qui entre dans la cinquantaine nous offrir une performance aussi exigeante que celle de danser sur la musique du Sacre du Printemps de Stravinski. Plusieurs journalistes parlent de la chance de voir un corps qui vieillit, mais au contraire José Navas impressionne par l’énorme énergie dont il irradie la salle. Ce n’est pas non plus un culte de l’éternel jeunesse, mais le juste équilibre entre une présence physique indéniable et la liberté de nous montrer sa fatigue. C’est d’ailleurs ce qui fait de Rites un moment de danse positif et aussi reposant, loin des grandes productions dont on sent le côté de consommation de l’extraordinaire. Ici, l’artiste nous invite à prendre le temps de se changer avec lui, de s’essuyer le front, en somme de respirer. Comme une préparation de yoga, Navas nous éduque à prendre le temps de rentrer dans la danse.

José Navas sur Schubert. ©Nina Konjini

José Navas sur Schubert. ©Nina Konjini

Rites est composé comme un polyptique assez hétérogène, dont les quatre moments sont fruits d’une rencontre avec un interprète ou compositeur en particulier. Nina Simone, Dvořák, Schubert et Stravinski. Nina Simone pour une danse douce aux accents glamours, Dvořák pour une rencontre lumineuse avec une forme de révélation divine. Schubert et son Winterreise donne lieu à une pièce véritablement achevée et autosuffisante. L’intensité des micro-mouvements de Navas épouse à merveille le sombre présage de mort du dernier lieder du Winterreise. Le magnifique travail sur la lumière – cône fissurant l’obscurité et appelant l’interprète à élever son regard vers une impossible libération, ou rond sur le sol qui semble devenir glace – doit être salué comme une très belle touche de l’éclairagiste Marc Parent.

Le Sacre du Printemps revisité par José Navas est la pièce maîtresse de la soirée. L’œuvre a été créée en collaboration avec le Concertgebouw de Bruges (Belgique) en 2013 pour la commémoration du centenaire de sa création à Paris par les Ballets Russes de Diaghilev (avec musique de Stravinski et ballet de Nijinski) en 1913. La version de Navas accompagnée par cent musiciens en direct a dû être une expérience des plus exceptionnelles pour le public européen. C’est très heureux que nous puissions voir ici à la Place des Arts ce très beau moment de danse contemporaine.

José Navas, Le Sacre du printemps. ©Valerie Simmons

José Navas, Le Sacre du printemps. ©Valerie Simmons

José Navas, revêtant par dessus son pantalon et sa chemise noire, une robe de flamenco, deviendra probablement une image d’anthologie de la création chorégraphique actuelle. C’est une trouvaille si réussie, qui donne effectivement ampleur et puissance émotive – s’il est possible d’en rajouter encore plus – au Sacre du printemps de Stravinski. Navas exploite avec intelligence chacune des parties du Sacre, dont les deux tableaux sont divisés respectivement en 8 et 6 danses. Après l’extraordinaire mouvement de tourbillon, Navas se métamorphose avec la musique et quand il quitte la robe, ses mouvements se recentrent sur une précision et une justesse sévères. Puis il se dépouille, de ses identités, de ses passés, nu au milieu d’un amas de vêtement qu’il rejette en arrière. C’est une naissance douloureuse mais nécessaire, car il faut être nu pour vivre la force de la musique de Stravinski.

Tout au long du Sacre, Navas est époustouflant dans son jeu de corps. Son interprétation très organique est parfois portée à son paroxysme alors que son propre corps semble absorber les chocs de la musique. Les abdominaux vibrent, les épaules sont rejetées, comme frappées par le rite que transmet la partition de Stravinski. De façon assez extraordinaire, toute la force de la musique est portée par un seul danseur. Mais Navas sait faire preuve d’humilité face à la musique quand celle-ci excède les capacités d’un seul homme, et par son calme réflexif il permet à la trame musicale magistrale de devenir une présence psychologique. Lorsque Navas revêt une sorte de voile transparent mais rigide et difforme sur sa tête, il choisit un attribut extrêmement efficace car l’entière attention du spectateur est vouée à son corps, qui sans identité fixe transmet une dimension de rite universel.

Auteure : Raphaelle Occhietti

Droit de l’image de garde : ©Valerie Simmons

Rites de José Navas, Compagnie Flak. Présenté à la Place des Arts du 11 au 28 novembre. Montréal (Canada).

Tarif spécial pour les moins de 30 ans

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