Le clown pour se demander « Pourquoi? » CARNAGES à la TOHU

Le clown pour se demander «  Pourquoi? »
CARNAGES, création de la compagnie L’entreprise, écrit par F. Cervantes

La compagnie marseillaise L’Entreprise, créée par François Cervantes en 1986, nous à présenté mardi dernier, à La TOHU (Montréal), la première représentation nord-américaine de sa création CARNAGES.
Cette compagnie, créée pour « explorer toutes les facettes de la création », et tenter ainsi d’aller au delà des principes établis, se compose d’artistes de différents horizons. Dans cette création, l’ensemble de la troupe met en scène un spectacle clownesque ; pour certains d’entre eux, il s’agissait tout autant que moi d’une première expérience.
Peu représenté, le clown est aujourd’hui une figure peu commune. Cet être marginal, qui incarne à travers son jeu l’être intérieur qui aspire à vivre en chacun de nous, semble être moins populaire que dans le passé. La disparition de nombreux cirques traditionnels semble emporter avec elle ces étonnants personnages. Pourtant ils ne meurent pas. Ils se transforment, ils évoluent. Ils se présentent différemment.
Historiquement, le spectacle clownesque est composé de deux, voire trois personnages. Le clown blanc, symbole du respect du pouvoir, se confronte à l’Auguste, qui se définit en opposition aux codes sociaux de bon goût et de savoir-vivre. Ces antonymes sont tous deux gouvernés par le bien connu Mr Loyal. Grâce à l’Auguste, le spectateur peut « se dégager de ses pulsions, par une catharsis générée par le rire. (…) Car le jeu clownesque n’est pas innocent : le rire parfois grinçant qu’il suscite témoigne d’une certaine violence. (…) Cependant, le Clown n’entre pas en piste dans une intention moralisatrice, il propose un jeu qui ressemble à la vie. »
Ce rôle de l’Auguste est peut-être l’essence du clown. En effet, les caractéristiques qui le définissaient restent inhérente au personnage clownesque, malgré le changement d’époque. Récemment, son apparition sur les scènes de théâtre lui a permis de se détacher de ce schéma classique. Il a ainsi pu devenir ce qu’il est aujourd’hui : devenir le reflet de l’âme des spectateurs, devenir poème.
Cette définition du clown contemporain est d’autant plus présente dans le spectacle que son auteur défend qu’aujourd’hui, le clown est une « figure qui demande à être éclairé par des écritures, par une dramaturgie ». Cependant, F. Cervantes n’enferme pas les acteurs dans celles-ci, car la pièce évolue au fur et à mesure des représentations, l’écriture n’est pas figée.

La compagnie L’Entreprise nous donne donc à voir ses personnages clownesques, dénués de grâce, ne gardant que l’essence de l’âme. Tel l’idiot du village qui donne les vérités les plus profondes sous couvert d’idioties, ces personnages transforment une agilité, une technique et un jeu merveilleusement maîtrisé en maladresse incontrôlée. Ils en font éclore, par cette magie, la réalité de nos désirs absolus les plus intimes.
Comme si la scène de théâtre devenait une porte sur un autre monde. Un monde parallèle où ses protagonistes s’y promène sans autre but que d’être là. Comme si le théâtre en lui même devenait le lieu de passage, matérialisait le lien entre ces deux mondes : le nôtre, et le leur. En étant clown, les acteurs incarnent l’âme de chaque spectateur. Ils mettent en vie le désir de s’incarner, de goûter à la vie, de goûter au réel, pour faire apparaître l’être intérieur. François Cervantes va plus loin, en exprimant que l’incarnation du clown, selon lui, permet au spectateur de se mettre en rapport avec cet être intérieur, et principalement la part de violence qu’il porte, et qui, dans le monde actuel, redouble de violence.
Car il s’agit bien de ça, de s’incarner, de prendre chair. Dans son sens étymologique, le nom de cette création définit bien cela. Prendre carnage, dans la seconde moitié du XIIe siècle, signifiait « prendre chair (du christ) ». Il s’agit donc bien ici de prendre carnage, de prendre chair, en s’incarnant.

La représentation donnée ce soir, et pour une semaine encore à la TOHU, apparaît comme un passage initiatique. Les clowns, hors de toute convention, dans un espace libre de toute résonnance, vont se pauser toute sorte de questions, se confronter aux autres, et vont ainsi tenter de se libérer, de s’incarner pour vivre en toute conscience de l’être. Dans ce lieu de contraire, liant le silence et le bruit, les désirs et la haine, le désespoir et l’envie, et tant de choses encore qui dorment dans les crânes des joyeux spectateurs, les questionnements résonnent et amènent à la vie. La vie où l’être profond devient social, quand il est prêt, et par choix. C’est le rite initiatique de l’âme incarnée en clown qui implore de se demander pourquoi, de « réfléchir à la vie (…) .
Je veux aller vivre !
Vivre en quoi ?
Vivre en homme ! (…)
Je ne sais pas en quoi j’ai envie d’aller vivre, en chien, en femme… »

Le clown, hors du temps et hors du monde, devient homme, et amène ainsi le spectateur dans sa propre vie, dans l’être profond qui l’incarne. Car, si le clown peut « faire avec le désespoir le plus profond, l’espoir le plus invincible » (Nietzsche), il nous redit
ici que plus nous avons besoin de nous rassembler, plus il nous faut aller profondément dans notre solitude.

 

Auteure : Louise Gros

 

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Compagnie l’Entreprise : http://www.compagnie-entreprise.fr/spip.php?page=sommaire
TOHU : http://tohu.ca/fr/

« Le clown contemporain : vers une nouvelle approche de l’art clownesque » :
http://id.erudit.org/iderudit/26627ac

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