Dans cet enfer, ils chantaient. Pièce « Si les oiseaux » au Théâtre Prospero

« dans ce sépulcre enfer, que faisaient-ils ? Ce qu’on peut faire dans un sépulcre, ils agonisaient. Ce qu’on peut faire dans un enfer, ils chantaient : car où il n’y a plus d’espérance, le chant reste ».

Tiré de Victor Hugo, Les Misérables, cité par Nicole Loraux en exergue à son livre La voie endeuillée, essai sur la tragédie grecque.

Le public entre dans la salle. Sur une scène sombre et enfumée, cinq femmes immobiles. Les spectateurs cherchent leurs places. Cinq femmes immobiles, le visage recouvert d’un sac de tissu, rappelant les condamnés à mort. Le public s’installe. Cinq femmes anonymes, cinq dates, cinq lieux. Nankin 1937. Rwanda 1984. Berlin 1945. Bosnie 1995. Bangladesh 1971. La lumière s’éteint. Le spectacle commence.

La compagnie du Théâtre à Corps Perdus nous présente, pour une semaine encore au Théâtre Prospero de Montréal, sa huitième création : Si les oiseaux. Un récit adapté du livre IV des Métamorphoses d’Ovide par la jeune auteure canadienne Erin Shields. Un récit qui, en cette période où le genre est au centre des questionnements sociaux, où une violence sous-jacente est en train d’être dénoncée, a une résonance toute particulière.

Ovide donne à voir dans ce texte un enchaînement de colère et de vengeance dont les protagonistes seront libérés en se faisant métamorphoser en oiseaux par les dieux. Procné, sœur de Philomèle, est la femme de Térée, roi de Trace. Térée, sous l’emprise des charmes de Philomèle, la viole à plusieurs reprises, et, afin d’empêcher sa victime de parler, lui coupe la langue, l’enferme, et la fait passer pour morte. Cette dernière, qui ne peut plus dire, tisse son histoire et arrive ainsi à en informer sa sœur. Procné, sous le coup d’une colère inapaisable, tue son fils unique et le sert en repas à son mari, qui devient ainsi le tombeau de son propre enfant. Cherchant à son tour sa vengeance, Térée poursuit les deux sœurs qui implorent l’aide des dieux afin d’échapper à sa colère. Les protagonistes seront transformés en oiseaux et le cycle de la vengeance en sera ainsi rompu.

L’excellente scénographie réalisée par Jean Brillant et Eric O. Lacroix met en avant le meilleur de la pièce. Dans son interprétation, la jeune auteure Erin Shields utilise le récit de Procné et Philomèle, raconté par Ovide il y a plus de 2 000 ans, pour dévoiler un récit actuel de victime de viol de guerre. Son écriture, rythmée par la structure des tragédies antiques, lui permet d’entremêler les époques. Les deux sœurs sont ainsi guidées par un chœur de cinq femmes, victimes contemporaines de cette « arme » de guerre. De leurs cotés, ces cinq femmes tentent de se faire entendre à travers cet échange. Un sentiment de stagnation à travers les époques apparaît.

Si les oiseaux. Théâtre Prospero. Crédit photo Maxime Côté

Si les oiseaux. Théâtre Prospero. Crédit photo Maxime Côté

Les conflits ont beau être connus et reconnus, l’utilisation du viol comme arme de guerre est rarement rappelée. La pièce remet en mémoire l’étendue de ces atrocités. En 1937, lors de la guerre de Nankin, 20 000 femmes sont agressées en six semaines de conflits, dont un grand nombre de jeunes filles et de femmes âgées. En 1945, une grande partie de la population civile allemande fut victimes de viols de la part de soldats russes, américains, britanniques, ainsi que français. En 1971, plus de 200 000 femmes furent violées par les soldats pakistanais. A la suite de la dislocation de la Yougoslavie, des « camps de viol » ont été mis en place par les forces serbe, dans lesquelles des milliers de femmes et de jeunes filles furent enfermées. Pendant le génocide du Rwanda, les hutus ont agressées plus de 250 000 femmes tutsie, pendant que de leurs coté, l’armée patriotique rwandaise violait les femmes hutus, dont des milliers furent gardées comme esclaves sexuelles.

Elles parlent, mais le silence se referme sur leurs paroles : ces femmes ne sont tout simplement pas entendues. En effet, entendre leurs cris serait remettre en cause un comportement masculin socialement légitimé, accepté comme synonyme d’instincts, de force et de puissance.

En cette période où le genre est au centre des questionnements sociaux, où un rapport agresseur/agressé est en train de se dévoiler, la troupe de théâtre A corps perdu met en scène la culture du viol, en dénonçant autant l’éducation genré des enfants qu’en évoquant la légitimation des crimes sexuels portés par la guerre. Leur but : donner un espace de parole aux femmes, victimes silencieuses des conflits dont on parle tant.

Il est évident que, loin d’un schéma manichéen, cette pièce reste néanmoins faite par des femmes, et en grande partie pour elles. Pour leurs donner la parole, certes, mais également en catharsis à la violence vécue, physique ou morale, assumée ou refoulée, que chaque femme a un jour connue en se confrontant à la violence d’un homme qui s’auto-définit par l’impérialisme de ses pulsions. Dans un monde où la plupart des écrits restent, encore aujourd’hui, produits en grande majorité par des hommes, il est facile de passer à côté de l’essentiel et de caractériser cette œuvre théâtrale de féminisme primaire anti-homme. Mais la pièce cherche, au contraire, à accuser ces rôles prédéfinis, ces rôles genrés auquel nous devons correspondre, où la femme est synonyme d’enfantement, de maternité et de soumission, quand l’homme n’est que domination soumis à la violence de ses pulsions. Cette œuvre théâtrale plaide donc autant la libération des hommes que celles des femmes.

Ovide quant à lui, n’écrit aucunement pour une libération féminine ou masculine. La métaphore de la métamorphose explicite ce besoin essentiel pour chaque victime, de dépasser la douleur vengeresse afin de pouvoir survivre à sa propre colère. Ce dernier aspect, tout autant actuel, et tout aussi important, est sans doute trop peu exploité dans la pièce. Pourtant, il est tout aussi essentiel. Il ne s’agit plus de la libération des genres, mais bien de la libération des êtres dans leur ensemble, en individu et en communauté.

En effet, le désir de vengeance se manifeste, comme toujours, en autodestruction : la protagoniste en vient à assassiner son propre enfant pour tenter de survivre à sa douleur.

Libérée de l’enchaînement de la haine, transformés en oiseaux par les dieux, les cris deviennent chants. Sans pour autant oublier les actes, oublier l’histoire, la douleur trouve une issue qui permet de traverser l’irrémédiable en se libérant de la colère. Ce point de l’histoire n’est pas sans rappeler « la femme qui chante », personnage de la pièce Incendie écrite par Wajdi Mouawad. Personnage qui n’a que le chant pour survivre « car où il n’y a plus d’espérance, le chant reste ». Un écrit dont chacun de nous devrait prendre connaissance.

Si les oiseaux, qui se joue pour une semaine encore, amène à se questionner sur comment nous pouvons vivre ensemble, comment parler de ces horreurs, comment ce faire entendre, et comment écouter ceux dont le chant ne nous parvient jamais. Une pièce qui cherche à dénoncer, à chanter, pour survivre à la douleur.

Auteure : Louise Gros

Crédit photo : Maxime Côté

Quelques conseils de lecture :

Une études du viol comme arme de guerre et son évolution, très accessible et très bien faite : http://www.slate.fr/story/42885/viol-arme-guerre

→ Le tumblr Projet Crocodiles de Thomas Mathieu (http://projetcrocodiles.tumblr.com/), éditer en bande dessiné chez Le Lombard qui met en image des témoignages de femmes (et d’hommes) sur les harcèlements de rue et les détails du quotidien qui transmettent cette violence des genres.

→ La pièce Incendie, de Wajdi Mouawad, édité chez Actes Sud adaptée en film par Denis Villeneuve, une tragédie contemporaine qui transmet l’impossibilité de vengeance, et permet au spectateur de la dépasser pour atteindre l’au-delà de la colère.

Montréal, Théâtre Prospero. Si les oiseaux, jusqu’au 31 octobre 2015

http://www.theatreprospero.com/spectacle/si-les-oiseaux/

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Comments
One Response to “Dans cet enfer, ils chantaient. Pièce « Si les oiseaux » au Théâtre Prospero”
  1. D G dit :

    Merci pour ce texte sensible et beau

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