Danse Danse : Forsythe, Goecke et McGregor par le Ballet National du Canada

Danse Danse. Programmation présentée le 1, 2 et 3 octobre au Théâtre Maisonneuve, Montréal (Canada).

Ballet National du Canada (BNC)/National Ballet of Canada (NBC)

Fondée en 1951 par la danseuse anglaise Celia Franca, une dizaine d’années après l’émergence du Winnipeg Ballet, la compagnie BNC est dès ses commencements portée par la volonté d’atteindre un niveau national inspiré par le modèle de la Sadler’s Wells Ballet dont était fraîchement émoulue Franca. Aujourd’hui dirigée par son ancienne danseuse-étoile, Karen Kain, la troupe du BNC fait figure de compagnie de ballet la plus importante au pays, avec ses quelques soixante danseurs, et se définit comme « la seule compagnie canadienne à présenter un répertoire complet d’œuvres de la tradition du ballet classique intégral ». En amont de cet ancrage dans le répertoire classique, la formation se fait toutefois connaître en promouvant de façon continue le travail de créateurs contemporains, ce dont témoigne entre autre le passage du chorégraphe James Kudelka à la direction de la compagnie entre 1996 et 2005. Représentatif d’une identité mariant classicisme et modernité, le porte-folio du BNC comprend plusieurs réinterprétations de pièces emblématiques (Roméo et Juliette, Le lac des cygnes, Casse-noisette et Gisèle par exemple) de même qu’il cumule les signatures de chorégraphes jugés parmi les plus influents. Le programme organisé autour de William Forsythe, Marco Goecke, Wayne McGregor, accueilli pour l’occasion par l’organisation montréalaise Danse Danse, confirme l’ouverture à la contemporanéité à travers diverses explorations de la forme ballet.

 

Selene Guerrero-Trujillo avec Artists of the Ballet in the second detail . Photo de Bruce Zinger, courtoisie de The National Ballet of Canada.

Selene Guerrero-Trujillo avec Artists of the Ballet in the second detail . Photo de Bruce Zinger, courtoisie de The National Ballet of Canada.

The Second Detail, William Forsythe

Connu pour avoir transformé le visage du ballet classique notamment avec la pièce In the Middle Somewhat Elevated, créée en 1987 pour le Ballet de l’Opéra de Paris (révélée par et révélant de nouveau la grande Sylvie Guillem), William Forsythe s’inscrit dans une tradition qu’on qualifie à l’occasion d’anti-ballet. S’il est vrai que Forsythe s’est dit en rupture avec des figures telles Georges Balanchine, ce terme semble néanmoins exagéré au regard d’un vocabulaire chorégraphique fortement imprégné du geste néoclassique. Voir une œuvre de Forsythe, c’est assister au déploiement d’une cohérence extrême qu’il semble en effet difficile de définir comme l’envers du ballet, tant elle s’inspire de son esprit de corps. Un esprit de corps au moins double : technique classique éclatante – le corps du danseur comme individualité – arrimée à l’assiduité d’un travail sur la spatialité – la fabrique musicale et picturale des corps de groupe -.

Pour qui n’est pas initié à l’œuvre de Forysthe, la pièce The Second Detail s’avère être un excellent point d’entrée. Créé en 1991, période de consolidation artistique pendant laquelle l’artiste dirige le Frankfurt Ballet, The Second Detail réunit en effet des traits représentatifs de la grammaire Forsythe : collaboration musicale avec le compositeur Thom Willem – musique électro qui entre en décalage avec la rythmique des corps – ; fluctuation orchestrée des mouvements des formations groupées en alternance avec de brillants solos ; dynamisme incisif de la gestuelle porté par l’aspect continu de la danse.

 

 

Guillaume Côté et Kathryn Hosier in Spectre de la Rose . Photo de Jeremy Mimnagh, courtoisie de The National Ballet of Canada.

Guillaume Côté et Kathryn Hosier in Spectre de la Rose . Photo de Jeremy Mimnagh, courtoisie de The National Ballet of Canada.

Le spectre de la rose, Marco Goecke

Le chorégraphe émergeant Marco Goecke, en résidence au Stuttgart Ballet, revisite avec cette pièce un pas de deux dansé en 1911 par Vlaslav Nijinsi et Tamara Karsavina pour les Ballets russes, alors sous la tutelle de Serge de Diaghilev. Inspiré par des vers de Théophile Gauthier au croisement d’un premier projet qu’avait mis en musique Car Maria von Weber, le livret du Spectre de la rose narre le récit d’une jeune fille qui, au retour d’un bal, s’endort au côté de la rose qu’elle portait sur son corsage. Le spectre de la fleur surgit d’où s’ensuit une chorégraphie qui, pour une première fois dans l’histoire de la danse, laissait une place au danseur égale à celle de la prima ballerina. Dans sa première mouture, la chorégraphie signée par Michel Fokine présentait en outre la particularité de transposer des ports de bras spécifiques aux ballerines sur la partition du danseur.

La version chorégraphique que livre Goecke s’articule toujours autour de la préséance de la personnalité masculine, mais voit à l’ajout de six autres danseurs incarnant également la présence spectrale de la rose, ce que signale le port uniformisé de costumes écarlates. La gestuelle développée mise sur l’ultra-rapidité de micro-mouvements évoquant le papillonnement de l’oiseau-mouche et l’expressivité burlesque du visage du protagoniste qui rappelle les images du cinéma muet. Le ton est fantastique, suspendu entre le comique et le pathétique, ce que le contraste entre l’orchestration massive de la musique de von Weber et la solitude des corps sur la scène laissée vide de décor a pour effet d’appuyer. Selon les prémisses décrites, la performance du danseur (Dylan Tetaldi) se trouve au cœur de la réussite de la pièce.

 

 

 

Tanya Howard dans Chroma de Wayne McGregor. Photographie de Cylla von Tiedemann, courtoisie de Le Ballet National du Canada.

Tanya Howard dans Chroma de Wayne McGregor. Photographie de Cylla von Tiedemann, courtoisie de Le Ballet National du Canada.

Chroma, Wayne McGregor

Chroma s’ouvre sur un décor qui projette le spectateur dans une expérience d’art sensoriel. Des murs blancs et un grand rectangle ouvert au fond de la scène sur lesquels sont projetés des lumières diaphanes rappellent aux spectateurs les œuvres de l’artiste états-uniens James Turrell, depuis quarante ans créateur d’ambiance esthétique où la lumière devient la sensation. Une des œuvres de James Turrell présentée à la Biennale de Venise en 2011 était intitulée The Ganzfeld Piece, le mot allemand « ganzfeld » signifiant « absence de perception de profondeur » et présente une correspondance idéale pour analyser la chorégraphie de McGregor : grâce à un habile jeu de lumière, le spectateur pénétrait dans un espace cubique dont il ne savait s’il pouvait palper les murs tant la lumière colorée devenait matière en soi. Il est très heureux que Wayne McGregor et son équipe aient su créer un décor qui utilise si bien les jeux visuels explorés en art contemporain car la chorégraphie singulièrement élégante et aboutie s’en trouve magnifiée.

Les premiers duos captent instantanément le regard, alors qu’une silhouette de femme se découpe, immobile, sur le rectangle du fond. Comme des tableaux d’une modernité à inventer, chaque scène est parfaite dans son alliance des couleurs, des corps, des mouvements. Les vêtements fluides des danseurs dont les teintes sont agencées à leur couleur de peau concourent à cette impression de pénétrer au cœur de la lumière. Une place importante de la chorégraphie est dédiée aux danseurs hommes et Chroma brille par l’absence totale de mouvements qui seraient stéréotypés et qui confineraient les danseurs dans une sensualité exclusivement masculine ou féminine. La chorégraphie suit avec intelligence une musique fort riche et l’on aurait aimé que, comme à Toronto, l’œuvre de McGregor soit présentée avec la musique jouée par l’orchestre. L’arrangement musical de Joby Talbot dont quelques morceaux sont tirés des créations de The White Tripes porte le spectateur sur des airs énergiques qui allient trompette et violon. L’effet d’éclairage intimiste ou violemment blanc se combine à la musique afin de décupler l’émotion de la danse. Chroma, créé en 2006, est assurément un ballet contemporain qui marquera longtemps le répertoire et les danseurs du Ballet National du Canada ont absolument su nous rendre l’essence de cette chorégraphie. Le travail de Danse Danse pour diffuser des productions d’une telle envergure sur la scène montréalaise doit être salué avec ardeur.

Rencontre avec les artistes

La soirée du 2 octobre était suivie par une rencontre avec Pierre Desmarais, directeur artistique de Danse Danse, Karen Kain, directrice artistique du Ballet National du Canada ainsi que les danseurs Félix Paquet, Guillaume Côté et Heather Ogden. C’est tout un univers qui s’ouvre à vous et la rencontre avec Karen Kain, d’abord danseuse étoile puis directrice artistique, renseigne extrêmement bien sur la création, le coaching, la programmation et les mille défis ou rêves d’une compagnie nationale de ballet. Une telle passion anime danseurs et directrice et cette chimie amicale est pour beaucoup dans l’interprétation parfaite que nous a livrée la compagnie. Ce qui ressortait des réponses aux questions était l’intérêt fervent de la compagnie pour aborder un répertoire contemporain tout en maintenant le volet plus classique. L’expérience est en effet inouïe et la maîtrise exceptionnelle des danseurs sert des chorégraphies audacieuses qui seraient autrement difficilement réussies. À la question de savoir quel rôle avait la narration dans le domaine du contemporain, Guillaume Côté expliquait que tout était une question de chimie entre les danseurs, au-delà d’une histoire en tant que telle. Et Karen Kain ajoutait avec humour : « Balanchine disait ‘Vous avez un homme, vous avez une femme, vous avez l’histoire !’ ». Guillaume Côté et Heather Ogden, danseurs étoiles et partenaires de vie, nous révélaient un aspect intime de leur vie. Récemment parents d’une petite fille, Ogden revenait pour la première fois sur scène après la maternité et nous assurait que le Ballet National était très « baby friendly », une information extrêmement encourageante pour l’avancée des droits sociaux de la famille. Le danseur Félix Paquet était quant à lui la jeune star québécoise de la soirée, étant devenu membre du corps de ballet au BNC depuis 2014.

Auteurs : Maude Trottier et Raphaelle Occhietti

Programmation présentée le 1, 2 et 3 octobre au Théâtre Maisonneuve, Montréal (Canada).

Image de garde : Piotr Stanczyk avec Artistes du Ballet dans  Chroma . Photo de Bruce Zinger, courtoisie The National Ballet  of Canada.

Pour aller plus loin :

http://dansedanse.ca/fr

http://www.dresdenfrankfurtdancecompany.com

https://www.stuttgart-ballet.de/company/marco-goecke/

http://www.randomdance.org/productions/wayne_mcgregor_past/chroma

http://www.jobytalbot.com/works/#/stage/

http://jamesturrell.com/artworks/by-type/#type-ganzfields

https://national.ballet.ca/Meet/Dancers/Principals

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