Le Hollandais à travers les brumes : Wagner, fantômes et tempête amoureuse

On aborde un opéra de Wagner comme lorsque l’on se dirige en pleine brume. Tout semble diffus, chaque parcelle se dévoilant à travers un bokeh éthéré. Les personnages prennent de l’ampleur pour résonner avec force puis se refondent avec subtilité dans l’atmosphère lyrique des oeuvres. De manière cyclique, on se laisse porter puis relâcher, un peu comme le ressac des vagues sur les berges.

C’est d’autant plus vrai avec l’opéra Le Vaisseau Fantôme, présenté samedi dernier à la Place-des-Arts par l’Opéra de Montréal. En comparant avec les envolées du bel canto, peu d’airs se détachent de l’ensemble pour s’inscruster au creux de la mémoire. Au contraire, l’opéra de Wagner rêvet les habits d’un conte lyrique, où les voix sont au service de la tragédie racontée au public, comme sublimées par l’ambiance aqueuse et froide.

Le Hollandais (Thomas Gazheli) erre à travers les flots pour l’éternité, damné par Dieu qu’il a voulu défier à travers les tempêtes. Tous les sept ans lui est accordé une journée sur la terre ferme, durant laquelle il devra trouver un amour fidèle au delà de la mort s’il veut mettre fin à la malédiction s’abattant sur lui et ses marins. Il rencontre le capitaine Daland qui, accosté sur le rivage pour se protéger de la tempête, lui promet la main de sa fille Senta contre les trésors des cales du bateau fantôme.

L’ouverture laisse le public pantois. Les rideaux dévoilent la reconstitution de l’intérieur d’un bateau juché en angle sur des pillotis,où s’alternent matelots s’affairant aux voilures et marins damnés aux câles. Dans un des plus impressionnants décors à être réalisés sur la scène montréalaise, la mise en scène innove en alternant à la fois la multitude de figurants vifs aux chants solitaires du Hollandais et du capitaine. L’individualité face au groupe, une thématique qui se profilera tout au long de l’opéra.

Lors du second acte, les fileuses remplacent les marins, dans une cabine de bateau transformée en atelier de filature. À nouveau, la vingtaine de femmes enchaînent énergétiquement leur travail, tapant du pied en coeur, comme en écho à l’acte précédent, tandis que Senta débute la chanson du Hollandais damné. La cantatrice Maida Hundeling se détâche de l’ensemble par l’extrême finesse de sa voix qui résonne à travers le tumulte de l’oeuvre. Elle rêve de sauver l’âme du Hollandais, tandis que le chasseur Erik (Endrik Wottrich), éperdument amoureux d’elle, lui rappelle ses anciens voeux de fidélité. Mais rien n’y fait, elle saura être celle qui délivrera le Hollandais de la malédiction par son amour.

Puis la rencontre entre Senta et le Hollandais survient, dans un décor aux couleurs froides et lumineuses. Elle est amoureuses, il entrevoit la liberté après une trop longue et douloureuse errance. Le mariage est célébré, les marins fêtent au cours d’un banquet magnifié à nouveau les jeux d’éclairages et de mises en scène dynamiques et originaux. Erik, dont l’honneur bafoué lui fait perdre la raison, s’approche inéluctablement de l’irréparrable, alors que Senta déclame son amour jusqu’à son dernier souffle, délivrant le Hollandais des mers et des tumultes éternels.

On ne peut que louer l’impressionnante et émouvante performance de Maida Hundeling. Les autres chanteurs ont du mal à se détacher de l’arrière plan, mais elle réussit avec brio à transcender l’ensemble des évènements gravitant autour d’elle. La chanson du Hollandais résonne encore avec force et délicatesse à son souvenir… La mise en scène permet de transfigurer cet opéra de Wagner au premier abord peu dynamique, et révèle un réel soucis d’interprétation de l’oeuvre. Les décors sont audacieux, originaux, et un vrai succès, mettant en valeur les deux points d’orgue de la représentation : Senta et la mise en scène au coeur de la tragédie.

Le Vaisseau Fantôme, de Wagner, présenté les 13, 15 et 17 novembre 2012 à la Place des Arts. Un opéra en trois actes, dirigée par la maestro Keri-Lynn Wilson, mis en scène par Chistopher Alden et par Marylin Gronsdal, dans les décors d’Allen Moyer.

Hundeling & Gazheli © Yves Renaud

Thomas Gazheli © Yves Renaud

Pour lire la représentation offerte à Turin du même opéra.

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