La Traviata, ne vivre que par passion

Comment aborder la critique d’un opéra ? Je me suis souvent posé cette question pour adapter un texte devant faire découvrir un genre perçu à tort comme élitiste, et les autres qui en découlaient : de quelle manière faire partager les émotions ressenties lors d’un crescendo d’une cantatrice ? Par quel artifice littéraire capter cette anxieuse curiosité provoquée par les cliquetis que produisent les décors une fois les rideaux tombés entre deux tableaux ? Ou même  transmettre ce frisson qui traverse la poitrine jusqu’aux canaux lacrymaires ? Finalement, de quelle manière rester le plus juste, fidèle aux sentiments, sans pour autant tomber dans la critique facile, descriptive et wikipédienne. Ni dans l’érudisme désabusé de journalistes reconnus et établis. Voila le défi de toute critique d’opéra, sortir de la transcription du livret pour commencer à écrire avec ses tripes.

Sans trémolo, ni arabesque inutile. Mais avec passion.

Et la passion, c’est le fil directeur de l’opéra La Traviata, présenté samedi dernier par l’Opéra de Montréal. La passion d’un homme pour une femme admirée et déjà convoitée. La passion d’un père qui voit son fils s’aliéner pour l’amour d’une femme. Et la passion de Violette Valéry, véritable Traviata transcendant les moeurs par la liberté du coeur.

La soprano Myrtò Papatanasiu interprète Violette, jeune courtisane du début du XXè siècle atteinte d’un mal qui la ronge au plus profond d’elle-même. Sa légèreté et sa fragilité contrastent avec les convives de ce salon parisien richement fourni que laisse découvrir le lever de rideau. La joie de vivre resplendit, tandis que les protagonistes célèbrent et lèvent leurs coupes de champagne au nom du plaisir, entonnant un brindisi célèbre qui emplit la scène :

Libiamo, libiamo ne’lieti calici (Buvons, buvons dans ces joyeuses coupes,)
Che la belleza infiora. (Que la beauté fleurisse)
E la fuggevol, fuggevol ora (Et que l’heure fugitive)
S’inebrii a voluttà. (S’enivre de volupté)

Le contexte est campé, reste l’intrigue. Alfredo Germont (Roberto De Biasio), noble amoureux de Violette, lui fait savoir au cours de la soirée ses sentiments, qui lui donnera rendez-vous une fois une fleur fânée. Violette, dans l’attente, est perturbée par cet amour naissant, et ne peut résister aux élans du coeur. Les deux amants s’enfuient à la campagne pour savourer leur idylle.

Deux mois plus tard, Alfredo retourne à la capitale, cherchant l’argent nécessaire pour assurer le train de vie romantique du couple jusqu’alors assuré par la fortune de Violette maintenant égrenée. C’est alors que le père de l’amant confronte la courtisane, et lui somme de rompre la relation avec son fils pour rétablir l’honneur des Germont. Violette, à contrecoeur, ne trouve d’issue que dans la fuite, fuite du domaine champêtre, fuite d’un amour qui palpite à travers ses veines, fuite qui la précipite de plus en plus vite vers ce mal qui ronge son corps encore amoureux.

Duel, humiliation, honneur, drame et amour entremêlent la fin d’un second acte désespéré dans lequel un tourbillon semble vriller l’âme d’une Violette transie de sentiments interdits.

Qui déboule inévitabalement par une fin. Une finale tragique cloturant l’opéra brillamment interprété. Que représente l’autorité paternelle face à la passion vibrante et belle de juvénilité des amants ? D’après Violette, alors mourante, ‘‘un jour le temps aura raison de l’amour’’. Ce qu’elle s’empresse d’oublier, malheureusement trop tard, une fois son amant au courant de son sacrifice, ne désirant vivre que pour le retrouver. Les éclats de vie frémissent sous chaque coup de violons de l’orchestre, lui enlevant un souffle à la fois jusqu’à l’effondrement.

Peu de reproches peuvent être émis à cette première représentation de saison. Certes, Myrtò Papatanasiu a semblé manquer de voix au début du premier acte, sensiblement dominée par l’orchestre. Mais ce n’est que pour développer en puissance et en subtilité une personnalité tragique loin d’être manichéenne. La seconde partie de l’acte II réserve des surprises scéniques auxquels l’oeil du spectateur n’est que peu habitué dans l’antre de l’Opéra de Montréal. Lumières ocres, matadors madrilènes et gitanes détonnent avec élégance au milieu de ce drame parisien presqu’ampoulé, apportant un regain de vie avant le flétrissement final de Violette. Les performances de la soprano Papatanasiu et du baryton Grassia (interprétant le père d’Alfredo) ont conquis unanimement le public montréalais, interrompant le spectacle à plusieurs reprises pour délester ce surplus d’émotivité à travers les applaudissements. Un succès sans appel qui ouvre une nouvelle saison réservant de belles surprises pour les mélomanes et néophytes de l’opéra !

La Traviata, opéra en trois actes de Verdi (1853), d’après un livret de Francesco Maria Piave inspiré de La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Présenté par l’Opéra de Montréal les 18, 20 et 22 septembre à 19h30 dans la salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts. Billets à partir de 57$, ou à partir de 30$ avec le forfait 18-30 ans. Pour plus d’informations : www.operademontreal.ca

Ferguson & Papatanasiu & Grassi © Yves Renaud

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