Pelléas et Mélisandre au Metropolitan Opera

Une fascination amoureuse vaut-elle de sacrifi er sa raison et son avenir ?

Mélisande est une jeune femme très belle qu’un prince découvre au crépuscule dans la forêt. Tous deux perdus, il l’engage à le suivre malgré sa réticence : c’est une jeune femme au coeur sauvage et libre, qui semble pourtant avoir été blessée par un amour passé. La forêt, chemin douloureux de la vie, est une étape sombre où deux êtres risquent de se perdre dans l’obscurité éternelle. Le prince est un homme mûr, veuf et fait de Mélisande sa femme, qui accepte, par la force des choses. Mais la nouvelle demeure de Mélisande est triste et morne. Ce violent contraste avec sa nature enjouée, fraîche et moderne lui cause une douleur psychologique qu’elle tente de nier. Une telle histoire pourrait se dérouler au Moyen Âge, dans une maison aristocratique du 19e siècle comme le fait le MET ou encore aujourd’hui.

La rencontre avec Pelléas, demifrère du prince, est un de ces hasards sublimes de la vie. L’attraction de l’un envers l’autre est immédiate. La pièce de théâtre symboliste de Maeterlinck est exprimée de manière envoûtante par la musique de Debussy. Des séquences oniriques et fragiles révèlent avec douceur l’ambiguïté naturelle de l’âme humaine. Nous pénétrons avec d’autant plus d’aisance dans le domaine de la fable que les airs délicats et riches ensorcellent l’oreille et donnent à vivre des personnages crédibles. Mélisande est troublante dans sa naïveté et son insouciance, comme lorsqu’elle perd son anneau de mariage dans la fontaine, pour signifier – mais s’en rend-elle seulement compte ? – à Pelléas qu’elle est libre et qu’elle veut appartenir à cet homme qui a ravi son coeur. Mais leurs jeux innocents sont vite découverts par le frère de Pelléas. Il entraîne ce dernier au bord d’un abîme, le pressant de rage de renoncer à son inconscience. Le symbolisme de la falaise et du malaise physique et psychologique de Pelléas se déploie avec force dans une mise en scène où des sculptures de chevaux en bronze gisent fracassées au fond du ravin. Comme s’il se trouvait en équilibre sur un fi l, l’esprit de Pelléas vacille entre le choix de faire vivre un amour (dont il n’a pourtant pas encore conscience), et son devoir vis-à-vis de son frère dont la femme est enceinte.

La langue française, presque parlée plutôt que chantée, est sublime dans les frissons qu’elle ajoute à la musique. Légères et gracieuses, les paroles coulent au rythme lent des plaintes humaines et se nourrissent du silence que leur laisse l’orchestre. La présence de la mer dans le lointain émane comme naturellement des airs de Debussy. Pourtant après l’écoute de cet opéra, aucun air concret ne vous restera à l’esprit, mais plutôt une ambiance dense et merveilleuse.

Pelléas veut partir en voyage, son instinct le pousse à s’éloigner de cette situation sans issue où il se trouve. Dans un tragique moment, il retrouve de nuit Mélisande auprès de la fontaine, hors des murs du palais. L’un et l’autre s’avouent alors le noble amour qui les unit, que jusqu’à présent ils avaient tu en eux. Les notes sont alors passionnelles et possessives. Mais le frère de Pelléas arrive, tapi dans l’ombre. Pelléas et Mélisande, qui ne se sont pourtant qu’à peine effl euré les mains, sont convaincus de leur culpabilité car nul accès de raison ne pourra jamais à présent les séparer. Tremblants de peur, ils s’étreignent et se donnent avec l’énergie du désespoir leur premier baiser, alors que le prince enfonce son épée dans le torse de Pelléas, et blesse par la suite Mélisande. Enceinte de l’homme qui a tué son amour, elle donne naissance prématurément et s’éteint sous la caresse délicate de l’air marin qui entre par les fenêtres de sa chambre. Son mari reste convaincu jusqu’à la fin que son amour pour Pelléas a été consommé, sans pouvoir comprendre l’ampleur de la fascination ingénue qui les a unit.

Le Metropolitan Opera de New York a encore une fois proposé une représentation de grande qualité. Le chanteur français Stéphane Degout qui incarne Pelléas et la chanteuse tchèque Magdalena Kozená qui interprète Mélisande, jouent et chantent avec perfection. La profondeur sentimentale de l’oeuvre symboliste est parfaitement mise en valeur par une interprétation sobre et effi cace de l’orchestre, dirigé par Simon Rattle. Le décor intégré à une seule plateforme nuit parfois à la création d’ambiances vraisemblables, comme la forêt ou le ravin, mais cette stylisation épure également la perception et invite le spectateur à s’immerger sans réticence dans cet univers fantastique où est pourtant exprimée une passion si humaine.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :