New York String Orchestra au Carnegie Hall

Des rues enneigées de Manhattan, ce fut un délice de retrouver le Carnegie Hall aux qualités acoustiques remarquables et au décor chaleureux et humain.

Cette expérience musicale, inoubliable par la qualité de l’orchestre et par le choix des oeuvres présentées en ordre croissant de puissance créatrice, mérite d’être transmise aux lecteurs du Polyscope.

Le Concerto Capricorne de Samuel Barber, pour flûte, hautbois, trompette et cordes, Op. 21, est une oeuvre peu diffusée, composée en 1944 par ce compositeur américain. D’écriture tonale, le dialogue entre les solistes et l’orchestre offre une musique originale ; toutefois, c’est à mon avis une partition d’inspiration inégale. Le premier mouvement est créatif et intéressant. J’ai trouvé le deuxième mouvement faible, malgré la qualité des solistes. Le troisième mouvement, pur reflet de l’écriture musicale du milieu du 20e siècle, est vivifié par la partition des solistes. La qualité, la précision des attaques et la synchronicité des cordes, sous la direction sobre de Jaime Laredo, étaient remarquables au cours de cette représentation.

Le concerto en la mineur pour violon et violoncelle, dit Double concerto, Op. 102, de Johannes Brahms fut composé en 1887. Ce type de concerto à deux solistes est rare au 19e siècle. En fait, il fut composé intentionnellement pour le violoniste Robert Hausmann et, en gage de réconciliation, pour le violoniste Joseph Joachim, un ami de longue date que Brahms avait maladroitement déçu.

Cette oeuvre à la fois romantique et en contrepoint, d’écriture ample, parfois emphatique, s’inscrit bien dans le style de Brahms de la troisième période. A l’époque, l’accueil de la critique, très réservé, a découragé Brahms qui ne publia plus de concerto ou de symphonie. C’est une oeuvre structurée, où Brahms a reconnu être moins à l’aise que dans les oeuvres pour piano (dont il était un virtuose) ou vocales. Le double concerto requiert en particulier deux solistes brillants et capables de s’accorder. En rapport avec cette exigence, la performance dirigée par Jaime Laredo, avec Daniel Hope au violon et Paul Watkins au violoncelle, restera sans aucun doute dans la mémoire des spectateurs. A l’arrivée des deux solistes, le chef d’orchestre est face aux musiciens et applaudit. Puis, tout au long du concerto, par des regards et mouvements discrets, les trois artistes enchaînent leur partition avec une belle complicité et offrent un véritable spectacle musical. Le violoniste, debout et grand en apparence, au front dégarni, joue de façon très sobre, tandis que le violoncelliste, assis et apparemment trapu, aux joues rouges, a un jeu très expressif, joyeux, et sourit de plaisir. Le chef reste simple et dirige avec sobriété l’orchestre parfaitement synchronisé. Le choix du Double concerto, dédié spécifiquement aux instruments à cordes, représentait un beau défi pour le New York String Orchestra et les deux solistes. La musique proposée a donné vie aux trois mouvements de cette oeuvre et confirmé la qualité de l’orchestre.

La 3e Symphonie en mi majeur a été composée fin 1803-début 1804 et fut présentée au public de Vienne en 1805. Beethoven l’a intitulée initialement Sinfonia grande et l’avait dédiée à Bonaparte, en hommage au consul qui incarnait l’idéal républicain de la Révolution française. Toutefois, furieux d’apprendre que Napoléon s’était fait sacrer empereur, il effaça rageusement le nom de Bonaparte de la page titre de sa partition. Il fit inscrire le nom de Sinfonia eroica sur la partition publiée l’année suivante.

Historiquement, par sa force émotionnelle, la 3e Symphonie ouvre une nouvelle ère musicale, celle du romantisme. Elle annonce toutes les symphonies du 19e siècle. De plus, par sa longueur et son style, Beethoven y affirme sa créativité musicale originale et sa puissance d’inspiration. La symphonie commence par un mouvement long, expressif et énergique, qui correspond au titre Eroica. Toute la puissance d’écriture jaillit à un rythme soutenu ; les cordes, les trompettes et cors, les bois reprennent le thème héroïque avec les ondes de crescendo qui restent la marque du compositeur. Le 2e mouvement en do majeur et mineur est une marche funèbre qui débute par un thème expressif mais non complaisant. Le mouvement reprend ensuite un caractère plus héroïque et dynamique. Les 3e et 4e mouvements reviennent à un mode tonique.

Cette symphonie, en soi, est très forte, et on pouvait craindre une performance théâtrale, voire clinquante, avec effets pesants. Bien au contraire, l’interprétation sobre, précise, sans emphase de Jaime Laredo, a permis de retrouver la beauté musicale de Beethoven et ses moments fugaces de mystère. Les dissonances novatrices et voulues par Beethoven , notamment celles du cor, apparaissent comme témoins d’une nouvelle musique, libérée des codes antérieurs.

Ce concert du New York String Orchestra a été une révélation par son jeu précis, la qualité sonore et l’intégration parfaite de l’orchestre. En lisant le livret, j’ai découvert que l’orchestre était composé de jeunes, entre 16 et 23 ans, issus du programme de formation musicale professionnelle du Séminaire du New York String Orchestra. Depuis 1969, le Séminaire accueille avec une bourse les jeunes talents de la planète (j’ai noté 10 origines parmi les jeunes artistes présents), avec la volonté de n’écarter aucun jeune talent à cause de limites financières.

Le chef d’orchestre Jaime Laredo mérite une mention particulière. Il s’est à peine présenté au début du concert et a maintenu une position discrète tout au long de la soirée. Sa direction est très précise et simple. Derrière cet effacement, il y a une mise en valeur de l’orchestre de jeunes et des solistes ; en contrepartie, on sent l’attention soutenue et chaleureuse de ces derniers, jeunes et solistes, au maître d’orchestre, avec pour résultat une grande fraîcheur musicale. Nous étions loin des effets théâtraux, du culte de la vedette ou du professionnalisme blasé. Un dernier point mérite d’être mentionné, à mon avis significatif de l’esprit du New York String Orchestra. Il suffit de regarder le jeu des violoncellistes, l’un expressif, l’autre battant le rythme, un autre totalement impassible, pour comprendre combien la personnalité de chaque jeune est respectée sans compromettre la qualité et l’intégration à l’orchestre.

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