Caminos de la memoria, vers la dignité de la mémoire collective

Cette semaine, je serais tentée de vous parler des gaz de schiste et autres dégâts écologiques et sociétaux, ou comment une société arrive elle-même à saboter la beauté de son patrimoine naturel, son estime de soi ainsi que son image à l’étranger. Mais je m’en tiendrai à la diffusion d’aspects d’ordre culturel, bien que comme vous le verrez, une manifestation artistique peut porter en elle toute la force d’une grève générale ou d’une mobilisation de l’opinion de chacun.

Retour en Espagne. 1936-1939 : une guerre civile sanglante oppose les Républicains, partageant des idéaux socialistes et communistes, aux troupes du général Franco, appuyé par Hitler et Mussolini. Malgré le cri d’alarme d’intellectuels comme Élie Faure, qui voient dans la non-intervention des pays démocratiques (la France par exemple) la préfi guration d’un conflit mondial où une folie humaine deviendra incontrôlable, l’Espagne est abandonnée à son sort et vit de 1939 à 1975 une des dictatures les plus sanglantes de l’histoire. Jusqu’à la mort de Franco en 1975, on tuera des hommes pour leurs idées. 1975, ça nous paraît loin. Pourtant, une scission profonde sera gravée dans la société espagnole, entre les gens envisageant la modernisation de la société, et les gens prônant des valeurs passéistes et sécurisantes comme non-éducation des femmes, religiosité bigote, patriarcat despotique sur la famille. Cela vous paraît peut-être simple à trancher : un camp guidé par un homme ami d’Hitler, un camp pour l’éducation et la prise d’indépendance intellectuelle. Pourtant, même aujourd’hui, cette séparation profonde des mentalités demeure. La tâche d’acceptation du passé est d’autant plus ardue que tous n’est pas noir ou blanc : imaginez-vous une famille dont un fi ls a été assassiné par les phalangistes de Franco et l’autre fi ls par les Républicains. Qui avait raison, qui avait tort ? C’est ici qu’intervient le magnifi que fi lm de José-Luis Peñafuerte, Caminos de la memoria, présenté au Festival des fi lms du monde de Montréal. Le propos est juste et clair : depuis 1939 jusqu’à aujourd’hui, c’est l’Histoire des vainqueurs qui a été imposée. Aujourd’hui, nous avons donc le devoir de nous rappeler, de lever un silence qui a pesé dans trop de familles. On nous met d’ailleurs en garde, oublier c’est provoquer que l’histoire se répète.

Peñafuerte nous présente donc le processus de récupération de la mémoire qui a lieu actuellement en Espagne. Lever le voile de cet interdit historique n’est pas facile et comporte plusieurs démarches. La première : parler. Il faut comprendre que durant 40 ans au moins, avoir un membre de sa famille associé au Républicains était comme avoir la peste et entraînait une discrimination sociale forte. On s’attribuait la maison de la veuve d’un Républicain, condamnée à vivre en paria avec ses enfants. Un vieil homme parle pour la première fois de son père assassiné par les soldats alors qu’il était fi dèle au gouvernement légitime de la République entre 1936 et 39. Première blessure. Puis il raconte que son oncle s’est approprié les biens et imposé comme le patriarche de la famille alors qu’il avait lui-même dénoncé son frère par jalousie de position sociale, imposant à la mère et ses enfants de dîner chaque jour avec lui, l’assassin.

Le recueil de témoignages est un pas fondamental vers la mise à jour d’une réalité historique et un chapitre émouvant du fi lm. Le réalisateur nous présente aussi le phénomène actuel qui vise à retrouver les fosses où ont été jetés les Républicains, après leur assassinat sans jugement. Retrouver les morts, identifi er les corps, poser un nom sur un crâne percé d’un trou. Processus douloureux. Retrouver ses parents après 70 ans. Leur offrir une sépulture digne. Ce travail fondamental où agissent bénévoles et médecins s’accompagne d’un travail d’archive pour répertorier ces victimes, pour pouvoir les localiser et offrir la possibilité aux familles de chercher sur des bases de données les données d’une victime, après que des familles aient été séparée par la mort ou par l’exil. Cela est en accord avec la loi de la Mémoire Historique devant faciliter l’accès à l’information sur les victimes du régime fasciste.

Cet enjeu de société, qui vise à apaiser des coeurs frappés par l’injustice et à réconcilier entre eux voisins, cousins, professeurs, prend appui dans le travail d’éducation visant à informer les nouvelles générations sur leur passé et à susciter des valeurs comme la tolérance, l’équité, la compassion. Le fi lm nous présente une scène très émouvante d’enfants contemplant le Guernica de Picasso, dont la réfl exion guidée par le professeur ressemble un peu à « mais pourquoi fait-on encore la guerre alors que l’on sait que la conséquence sera cela ? ». Mais toutes les voix ne sont pas écoutées, et le gouvernement peut aussi faire des faux pas, comme lors de la destruction récente de la prison qui avait accueilli tant d’opposants à la dictature. Au lieu d’en faire un lieu de mémoire et d’éducation, le gouvernement a appliqué cette tendance d’effacer le passé dans un comportement peu respectueux visant à se laver les mains du problème. Une autre force du fi lm est de nous introduire à des problèmes généralement peu débattu sur la scène publique. Par exemple, savait-on que les Espagnols républicains ont été parmi les premiers à être incarcérés dans les camps nazis, ainsi que les derniers à en ressortir puisque sans pays les réclamant ? Ou encore que les Espagnols choisissant l’exil vers la France après la victoire de Franco ont été parqués comme des bêtes, attitude étant absolument sans égard pour des hommes ayant lutté pour la liberté et la démocratie ? Pour clore cet article, je dirai que la représentation métaphorique que nous présente à quelques reprises le fi lm, des deux hommes dansant et se battant, est absolument émouvante. Le moment où deux frères en arrivent à se combattre, ce moment irrationnel où deux frères en arrivent à s’entretuer. Cela représente bien la nature de ce confl it que l’Espagne aura à régler si elle veut entrer en paix dans le futur.

Pour approfondir le sujet : For whom the bell tolls (Hemingway), Méditations catastrophiques (Élie Faure), www.pares.mcu.es/victimasGCF…, la chanson Huesos de Pedro Guerra

Remerciements à Victoria Alonso Cabezas et Daniel Herrero Luque pour m’avoir initiée à l’histoire de leur pays, pour leur sensibilité face à l’actualité de l’Espagne, pour avoir euxmêmes commencé ce chemin vers la réappropriation de leur mémoire collective. Merci à Sandrine Reny et Andrea Saavedra pour avoir partagé leurs opinions sur le fi lm.

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