Partir

« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »  – Nicolas Bouvier

L’été : les spectacles dans la rue, sur les places ; les festivals, les concerts, les regroupements, les amis. Tant de façons de découvrir et participer à notre culture actuelle. Et les voyages ? Comment mieux définir l’été que par « voyage » ? Mais les voyages, c’est aussi une forme de culture. Découvrir les mets typiques d’une région, remettre en question des préjugés, en confirmer certains. Une culture vaste, une culture du monde, car cela reste une rencontre avec le nouveau, avec le différent.

Lorsque je fais un voyage, à Saint-Alexis des Monts comme à Santo Domingo de Silos, il y a toujours un peu le même schéma qui se répète : on part avec plus ou moins d’appréhension selon la destination, tout dépendant de ce que l’on nous a raconté (les gens de ce village sont tellement accueillants ; tu vas voir tu te feras sûrement voler ; dans cette ville ? Il n’y a rien). Et puis il y a les destinations qui paraissent des titans (Paris, Londres, New York, Mexico), pour lesquelles on doit restreindre notre imagination sinon l’on a peur d’être déçus, avant de réaliser que notre imagination ne pouvait en inventer ne serait-ce qu’une rue. Mais du voyage d’une journée pour s’échapper de la ville au voyage outre-océan qui nous demande des mois de préparation, on est à la fois un être complet avec notre bagage fixe du passé et à la fois une page blanche. Notre regard a beau être perçant et mature, des couleurs, des formes, des gens, des situations, laisseront leur empreinte virtuelle que nous nous remémorerons en fermant les yeux. Étoiles de rencontres.

Vous rappelez-vous d’un voyage en particulier ? Un voyage inoubliable, que vous raconterez toujours dans les fêtes de fin d’année ou à vos petits-enfants ? Pour ma part, si je devais choisir ce que je voudrais transmettre de ma mémoire, ce serait les rencontres humaines qui naissent du fait de se déplacer et de choisir volontairement de se mettre en situation d’incertitude. L’Autre. On en a tant parlé, on en parle toujours à présent. L’autre qui fait ceci, l’autre qu’on ne connaît qu’à travers tel aspect. Par exemple l’Espagne. Jouez le jeu vous-mêmes. Ça donnerait à peu près : corrida, flamenco, Penelope Cruz, tapas, plages. Mais en Espagne il y a des montagnes, il y a des gens qui travaillent la vigne, d’autres qui œuvrent pour retrouver l’identité des victimes de la dictature. Il y a des gens qui se rappellent et d’autres qui oublient. Il y a des étrangers qui viennent pour y construire leur vie : un ouvrier russe apprend la salsa enseignée par une états-unienne ; et il y a les Espagnols qui construisent leur vie ailleurs, en France, au Québec, pour partager leur jovialité, leurs doutes, leur force. Un voyage c’est voir des visages et des actions, observer sans savoir qu’on observe, juste en laissant traîner un peu son regard dans les cours intérieurs, dans les marchés, dans les fêtes.

À tout ce substrat culturel qui s’épanche devant nous avec la spontanéité des êtres qui ne se savent pas observés s’ajoutent les personnalités particulières, compagnons de découverte improvisés. Vous êtes en France, mais c’est la Slovaquie, la Belgique et le Portugal qui vous ouvrent les bras. On est toujours un peu le représentant de son pays et notre façon d’être n’est-elle pas le fruit inconscient des modes d’interaction de notre société ? Dans l’auberge de jeunesse, dans l’avion, en attendant le train, sur la poupe d’un bateau, une conversation s’engage. C’est peut-être une amitié qui ne vivra que ces instants d’aventure commune, ou qui se retrouvera dans trente ans, au hasard d’une conférence ou en envoyant les enfants chez l’un et l’autre. Mais il y a toutefois tant à apprendre. En quelques phrases l’on connaîtra mieux l’actualité politique et sociale, les défis et les enjeux d’un peuple que si nous suivions un cours spécialisé. Car c’est parler avec les émotions. Je te dis d’où je viens, tu en gardes ce qui t’intéresse, nous grandissons chacun dans l’ouverture de la définition de « qui suis-je ». Des idées et des concepts se retrouveront au Québec et en Pologne. Des musiques en Italie et en Russie. À quel point est-on aussi ce que les autres font de nous ? Je suis moi car je ne suis pas l’Autre, je suis moi car je suis l’Autre. C’est toute une trame de sentiments mêlés, colorés, et de leur ambigüité naît la beauté de l’échange humain.

Puis vient l’heure du retour. En fait ce serait plus juste de parler d’un départ. Comme le premier départ semble loin, mais à présent c’est le départ vers une nouvelle aventure. Tout semblera n’avoir pas changé et pourtant tout est à remettre en cause. À l’heure où les changements personnels ne se qualifient plus en aspect physique s’ouvre un univers sans fin et qui n’a comme limites que celles qu’on décide d’y mettre. Le retour-départ justifie le fait d’être parti et permet de partager une fois rentré, avec le plus grand nombre possible, la culture du monde qui vit à présent en nous.

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